Après tout, d'ailleurs, la plus illustre assemblée de l'univers—l'Assemblée constituante de 1789,—s'est réunie, faute de mieux, dans un jeu de paume, et Jésus-Christ, fils de Dieu, est né dans une étable entre le bœuf et l'âne, à plus forte raison pouvait-on désigner dans un cabaret le candidat de Creux-de-Pile.
Parmi tous les hommes éloquents qui venaient nous prêter leur concours, un seul manquait à l'appel, c'était le plus précieux de tous, mon rival et ami Néanmoins.
Vainement je l'avais prié de venir. Il m'avait répondu avec un regret bien sincère:
—Pas possible, cher ami, je suis reteint (retenu).
Si tu m'avais parlé de ça dix jours auparavant, à la bonne heure, on aurait pu voir; mais, tu comprends, je n'ai qu'une salive à vendre. Elle est au service de M. Saumonet, mon patron, et par conséquent de M. Forestier, son client. Il ne ferait pas bon pour moi de changer de parti. Saumonet, pour ne pas perdre la clientèle des gros bourgeois et des riches propriétaires qui suivent tous la bannière de Forestier et surtout de Vire-à-Temps, m'enverrait voir dans la rue si j'y suis.
Et en s'arrachant par ci par là quelques cheveux, il répétait d'un air dépité:
—Quel malheur de ne pouvoir être avec Michel et toi! Ça m'allait comme un gant. Nous aurions ri, nous aurions crié, nous aurions braillé, disputé... Enfin ce qui me fait plaisir, c'est que je t'aurai en face de moi puisque je ne peux pas être à côté de toi dans le rang; allons-nous en donner de ces bons coups de langue! Allons-nous donner la fessée à nos bourgeois respectifs et mutuels!
Tels étaient les projets de Néanmoins.
Mais, faute d'un moine, l'abbaye ne chôme pas, dit un vieux proverbe. Faute de celui-là, nous avions encore assez d'orateurs parmi nous pour, de notre surplus, fournir deux Chambres des députés.
Comme j'avais convoqué à moi seul tous les assistants, je leur devais et ils attendaient de moi un discours d'ouverture.