Tous se précipitèrent au-devant de Michel et lui serrèrent la main comme de vieux amis. A peine au courant de ce qui s'était passé, il me remercia de la marque d'amitié que je venais de lui donner, remercia aussi très gracieusement les autres électeurs, et, sans se prononcer lui-même, déclara qu'il respectait trop la volonté du peuple pour vouloir s'imposer à lui, mais que si les assistants, élite du corps électoral de Creux-de-Pile, voulaient se constituer en corps électoral et provoquer dans les autres cantons ou communes de l'arrondissement la formation de comités semblables qui s'entendraient tous ensemble et avec le comité central, lui alors, Michel, se tiendrait prêt à obéir à la volonté du peuple, quelle qu'elle pût être.

Ayant fait ce petit discours qui fut trouvé admirable par plusieurs et très convenable par tous les autres, il ajouta négligemment que les frais des comités seraient à sa charge.

Et pour preuve il paya la présente consommation, ce qui redoubla l'enthousiasme, ou, pour mieux dire, l'assit sur une base solide; car, il faut l'avouer, si l'argent est le nerf de la guerre, il est encore plus le nerf des élections dans tous les pays du monde.

Après plusieurs autres discours, félicitations et congratulations réciproques, on se sépara, et je demeurai seul avec Michel.

Alors il quitta son masque électoral et me dit d'un air sombre:

—Mon cher ami, nous marchons à une catastrophe!

Je répliquai, pensant aux affaires publiques qui paraissaient fort embrouillées par la dissolution de la Chambre:

—Mais non! mais non! Tu t'abuses! Tout finira mieux que tu ne penses!

—Trapoiseau, mon cher ami, la résistance est presque impossible.

—Rien de plus facile, au contraire! La force d'inertie suffirait seule, au besoin. L'armée d'ailleurs ne le suivra pas...