—Voici, dit Michel. Pendant le dîner j'étais placé, naturellement, à côté d'Hyacinthe et comme tu peux croire, je n'écoutais guère la conversation des voisins; mais Hyacinthe, elle, me paraissait préoccupée, agitée, presque triste; enfin l'on eût dit qu'elle avait quelque grief contre moi. Plus le dîner avançait, plus sa tristesse devenait visible et commençait à m'inquiéter. A la fin, comme je la pressais toujours de parler, elle m'a dit tout bas: «En effet, j'ai quelque chose; mais ce n'est pas ce que vous croyez, Michel. Je vous aime et je sais que vous m'aimez. Ce que je crains ne vient ni de vous ni de moi. Je vous le dirai tout à l'heure, au jardin.» Et alors, avant la fin du dessert, elle est sortie, sous prétexte d'aller recevoir Mlle Bouchardy qui arrivait; je l'ai rejointe une minute après.
Elle m'a dit: «Michel, mon père m'a chargée avant dîner de la plus désagréable commission du monde... On vous a promis que j'aurais une dot; on vous a trompé. Je n'en ai pas...»
Là-dessus, comme tu peux croire, je me suis jeté à genoux devant elle, je lui ai baisé mille fois les mains, je l'ai priée de ne pas penser à cela. J'ai protesté que j'aurais assez d'argent de mon propre patrimoine et que j'en gagnais assez déjà dans mon métier d'avocat pour que nous n'eussions besoin de personne; je l'ai rassurée enfin, de toutes les manières; mais elle m'a répliqué: «Oh! Michel, ce n'est pas de vous que je doute; c'est de votre mère qui déteste la mienne, qui ne m'aime guère et qui peut-être sera heureuse de saisir cette occasion de rompre. Or, si elle refuse son consentement, tout est perdu, de son côté, ma mère va prendre les armes et nous voilà séparés pour la vie.»
Alors Hyacinthe m'a répété les explications que le père Forestier n'ose pas me donner en face. Il avait en propre, le jour de son mariage, cent mille écus de terres ou d'argent. Au bout de vingt ans, sur le conseil ou l'ordre de sa femme, il a tout dépensé dans l'entretien et l'amélioration d'une très grande propriété qui appartient à celle-ci et sur laquelle il a fait construire, à ses frais, lui, Forestier, une magnifique usine; mais l'immeuble est dotal, la femme se dit maîtresse de tout, ne veut pas donner un centime, garde le revenu aussi bien que le capital, proteste que son mari a dissipé sa propre fortune en dépenses insensées, ce qui est un affreux mensonge, et menace de mettre celui-ci à la porte, s'il fait acte de rébellion... Séparation de corps et de biens! Juge un peu du scandale pour un député à l'approche des élections qu'on prévoit.
J'écoutais ce récit en riant. J'en avais vu bien d'autres depuis que je rédigeais des contrats.
—Alors, demandai-je à Michel, elle refuse absolument tout?
—Oui, tout! Cependant elle laisse entrevoir qu'en se saignant aux quatre veines,—elle qui jouait de soixante-dix mille livres de rentes dont la moitié, en bonne justice, est due au travail et au patrimoine de son mari, elle pourra donner mille écus par an au lieu de dot, mais elle ne s'y engage pas formellement... Du reste, si Hyacinthe une fois mariée venait à se quereller avec moi, alors, oh! alors elle lui ouvrirait ses bras de mère et la protégerait vigoureusement contre quiconque. Jolie perspective pour Hyacinthe et pour moi!
—Oui, je connais ces belles mères plus redoutables pour leurs gendres que quatre vipères en fureur... Alors, ta mère va refuser son consentement?
—A coup sûr!
—Et tu seras désespéré?