Or, ces deux portes étaient bouchées pour le moment, l'une, celle de la députation, par M. Forestier, l'autre, celle du Sénat, par un cousin germain du président, homme aimable, homme d'esprit, tout dévoué au vieux Vire-à-Temps, mais qui avait lui-même un gendre parfaitement sot et nul, et qui voulait (ne sachant à quoi l'employer), lui réserver au moins son poste de sénateur.
De là vient que le président tournait autour de son ami Forestier et de la belle Hyacinthe, qu'il aurait bien voulu faire épouser à son fils le receveur (car malheureusement le procureur était marié); oui, mais plus malheureusement encore, le receveur était tellement mou de corps et d'esprit, quoique pareil à son père pour la forme et la complexion, qu'aucune fille bien rentée n'en aurait voulu pour mari. De plus, il avait pour les vieilles servantes une passion déplorable et presque scandaleuse.
Et cependant, quel avenir, si l'on avait pu vaincre la répugnance d'Hyacinthe et s'allier étroitement par elle à M. Forestier! Le président, le député, le receveur, le procureur, le sous-préfet,—tous les pouvoirs réunis dans la même famille et presque dans la même main, celle du président. Le vieux Vire-à-Temps aurait gouverné avec un pouvoir absolu et pourtant légal plus de cent mille hommes. Une seule chose lui aurait manqué: c'est la faculté de les envoyer en enfer, soit en leur faisant couper le cou, soit, après leur mort, en les faisant piquer avec des fourches rougies au feu par les diables.
Mais ce dernier pouvoir, le plus terrible de tous, n'appartenait qu'au curé, mon oncle, et par bonheur, le curé qui se défiait un peu du président (il y a toujours eu concurrence entre les deux métiers) ne se livrait pas aisément. On pouvait avoir son appui, mais en le payant de mille concessions, car l'homme de soutane ne le cédait pas en orgueil au président, au contraire. Il ne craignait rien ou n'attendait rien de personne, car il n'avait pas, lui, d'enfants à pourvoir, et quant à moi, son neveu, sans me négliger tout à fait (il avait même autrefois dépensé quelque argent pour mon éducation), il ne s'occupait pas beaucoup de mon avancement dans le monde; je n'étais qu'un Trapoiseau, fils de l'huissier Trapoiseau, destiné, suivant toute apparence, à crier, comme feu mon pauvre père: «Silence, messieurs!» et à recevoir, la tête basse, des ordres de M. le procureur de la République ainsi rédigés:
«Trapoiseau, vous assignerez demain les nommés Dubois, Chauvin et Cambalu; allez porter ma robe à la femme du concierge et dites-lui qu'elle raccommode ce trou... A propos, vous emmènerez mon chien ce soir à la promenade, et vous direz à ma femme de ménage de faire mon dîner pour cinq heures, etc., etc.»
Peut-être si j'avais porté le nom du curé, mon oncle qui s'appelait Torlaiguille, aurait-il pris soin de ma fortune, mais si j'étais Torlaiguille par ma mère, j'étais encore plus Trapoiseau par mon père.
De là, un avenir de Trapoiseau, c'est-à-dire d'huissier maigre, râpé, destiné, pendant la vie entière, à ne parler aux gens que pour les prendre au collet, leur demander de l'argent, saisir et faire vendre leurs meubles et recevoir en échange sur la tête un tas de malédictions mêlées quelquefois (hélas)! de vieux trognons de chou, de balayures, de pots cassés et de choses encore moins respectables.
Mais je m'égare. Revenons à mon président.
Il était donc assis et à demi-couche comme un homme d'importance, homme d'érudition, homme de capacité et savant jurisconsulte, dans un fauteuil en bois de chêne assez artistement tordu par le plus habile de tous les menuisiers de Creux-de-Pile.
Il était assis, cet homme noble et puissant, et le fauteuil craquait sous lui, comme un cheval prêt à s'affaisser sous un cavalier trop pesant. En face, dans des attitudes diverses, mais plus modestes, étaient assis pareillement M. Forestier, le député, et les deux notaires.