Je dis avec une gravité affectée qui n'avait d'ailleurs pour but que de faire parler la petite bossue:

—En vérité, mademoiselle, vous m'étonnez! Verriez-vous, soupçonneriez-vous quelque mal à cette intime amitié qui joint deux personnes de sexes différents, mais toutes deux éminentes par...

Mlle Benoît m'interrompit au milieu de ma phrase:

—Sachez donc la vérité, monsieur Trapoiseau! M. Forestier, le père d'Hyacinthe, est un pauvre homme.

—Ça, c'est vrai!

—S'il venait, continua la bossue, à mourir d'apoplexie ce soir (vous voyez qu'il a le cou très court et très large), il ne serait regretté de personne, excepté de la petite Hyacinthe; M. le président est veuf, il épouserait madame Forestier, qui serait veuve alors et pour qui il a fait des vers très poétiques, en 1857; il hériterait de la fortune et de la députation du défunt, donnerait sa démission de président, ferait mettre son plus jeune fils à sa place et déploierait ses talents politiques à Versailles. Qu'en dites-vous, monsieur Trapoiseau? Voyez-vous comme le président parle de près à la dame, pendant que le pauvre gros M. Forestier joue au billard, sans s'inquiéter de rien?

En effet, je le voyais. Le vieux président faisait l'amoureux, le pressant, roulait les yeux, attendrissait sa voix; la dame couperosée aux cheveux gris répondait à ces galanteries par des mines toutes pareilles, je veux dire assorties à son sexe, quoiqu'un peu trop jeunes pour son âge.

Mais, en même temps, je voyais autre chose qui m'intéressait, ou plutôt qui me déplaisait bien davantage. C'était M. le receveur des finances qui saisissait par la taille la belle Angéline et qui mazurkait avec elle d'un air conquérant.

Hélas! hélas!

Pour elle, mollement penchée sur le bras de M. le receveur, elle fermait à demi les yeux, heureuse, sans doute, la perfide, de montrer ses grâces à tous les assistants!