Enfin, vers six heures du soir, il rentra pour dîner, traversa l'étude et ne me dit qu'un mot:
—Trapoiseau, mon ami, nous avons fait hier de la bouillie pour les chats.
Et comme je l'interrogeais du regard, il ajouta;
—Le contrat de Michel est déchiré. Pour ma part, je n'en suis pas fâché. Il allait se mettre la corde au cou.
Ayant dit ces choses, M. Bouchardy entra dans la salle à manger et ferma la porte.
A sept heures moins cinq, suivant mon habitude, j'allai souper à mon tour, et, à huit heures, je me trouvai sur la route des Fayants, ainsi nommée de ce qu'on s'arrête ordinairement sur le haut de la colline où sont plantés des hêtres magnifiques (fagus, fayant).
C'est là que le plus grand monde de Creux-de-Pile vient se promener dans la belle saison. C'est là que les dames viennent essayer l'effet de leurs robes et lire dans les yeux du public l'admiration qu'elles inspirent. C'est de là aussi qu'on aperçoit à l'horizon la cime blanche des monts Dore.
Moi, pour parler franchement, je ne m'occupais beaucoup de la robe de ces dames et je ne les admirais guère, n'ayant rien à gagner dans cet exercice; mais je voulais voir Angéline.
Nous nous étions quittés en mauvais termes la veille. Je sais bien qu'elle avait eu tort de danser d'abord avec le gros Francis, fils du puissant Vire-à-Temps, et ensuite avec un petit jeune homme blond que je ne connaissais pas. Elle avait eu tort, oui, c'est vrai, et de plus elle m'avait dit bonsoir trop légèrement et comme si elle avait été choquée elle-même de ma conduite, ce qui était injuste; mais enfin elle s'était trompée peut-être, elle avait cru des choses qui n'étaient pas... Quelles choses? Pour le savoir il fallait le lui demander... Or, elle n'avait point paru dans l'étude pendant toute la journée, elle n'avait demandé aucun livre, elle m'avait complètement oublié... Oh! l'ingrate!
Voilà pourquoi je remontais la route des Fayants, espérant qu'un heureux hasard me permettrait de la rencontrer, de lui parler, de lui faire sentir sa cruelle injustice, et, si c'était nécessaire, de m'humilier et d'implorer mon pardon.