Du moins, c'est ce que je compris quand elle poussa un rugissement si fort, que Pitou lui-même fut ébranlé (lui qui ne s'ébranle jamais), que l'Arabe Ibrahim se colla des deux bras au chêne comme un lièvre, et qu'Ali, le pauvre bourricot, tomba évanoui sur le rocher.

Elle devint si furieuse qu'elle bondit sur nous, malgré nos baïonnettes, et manqua de s'embrocher toute vive. Malheureusement, c'est ma broche qu'elle rencontra, qui glissa le long de son flanc et s'enfonça dans sa cuisse, mais sans entrer profondément, parce que la lionne recula vivement, comme vous pouvez croire, quand elle en sentit la pointe.

Elle retomba donc sur le rocher, et, ne sachant sur qui se venger, elle regarda le pauvre bourricot qui était couché à terre et qui fermait les yeux de frayeur en attendant la mort. Il soufflait (pauvre bête!) d'une façon terrible, n'osant pas bouger ni se défendre, pareil à un agneau qu'on vient de pendre par les pieds à un crochet de l'abattoir, et qui voit le boucher s'avancer avec son couteau.

Cette fois, il se croyait à son dernier jour, et même à sa dernière minute.

Mais alors l'Arabe lança l'épervier sur la lionne, qui allait dévorer le pauvre bourricot, et fut si adroit que du coup il la couvrit et la mit en prison tout entière. Elle, de son côté, fut si étonnée, qu'elle voulut bondir, s'embarrassa les pattes dans le filet et tomba.

Alors l'Arabe nous cria:

«Sautez vite et tenez-la bien avec vos fusils. Je vais chercher les cartouchières.»

En effet, nous sautâmes à terre tous les trois. Pitou se tint debout avec son fusil sur un bout de l'épervier, moi sur l'autre bout, et nous pesions de toutes nos forces avec nos crosses pour empêcher la vilaine bête de se relever et de sauter sur nous.

Pendant ce temps, l'Arabe glissa dans le chemin, comme un éclair, et siffla le bourricot.

Le pauvre Ali, qui n'attendait plus que la mort, comprit qu'il était sauvé. Il descendit le sentier et alla rejoindre son maître, qui nous cria, en riant comme un gueux d'Arbi qu'il était: