—J'ai pensé à tout, lui dis-je. Mais toi, veux-tu jurer de m'être toujours fidèle, d'avoir en moi une confiance entière, non pas seulement aujourd'hui, ni demain, mais tous les jours de l'année, et dans deux ans, et dans dix ans, et durant la vie entière? Veux-tu jurer de ne croire personne avant moi, quelque chose qu'on puisse te dire de ma conduite, quelque parole qu'on puisse te rapporter?
—Je le jure!
—Pense à ton tour qu'il est bien facile de dire du mal d'une honnête fille, qu'il ne faut qu'un mot d'une mauvaise langue et qu'un mensonge pour la déshonorer, qu'il se fait bien des histoires dans le pays et qu'on pourra me mettre dans quelqu'une de ces histoires. Es-tu bien résolu et déterminé à n'écouter rien de ce qu'on pourra te dire contre moi, à moins que tu ne l'aies vu de tes deux yeux; et veux-tu jurer, si l'on te fait quelque rapport, quand ce rapport viendrait de ton père ou de ta mère, ou des personnes que tu respectes le plus, de me le dire à moi avant toute chose, afin que je puisse me justifier et confondre le mensonge?
—Je le jure! Et maintenant, Rose, nous sommes mariés pour la vie. Prends cet anneau d'or que j'ai acheté aujourd'hui pour toi; et si je manque à mon serment, que je meure!».
Je ne répéterai pas, madame, le reste de notre conversation. Nos parents mêmes auraient pu l'écouter sans nous faire rougir, et Bernard évita avec soin tout ce qui aurait pu me rappeler la faute que nous avions commise. Moi-même je n'osai y faire la moindre allusion, par un sentiment de pudeur que vous comprendrez aisément. Hélas! il était bien tard pour me garder.
Le lendemain, Bernard partit avec les conscrits de sa classe et alla rejoindre son régiment.
Dès qu'il fut parti, je me trouvai seule comme dans un désert. Je sentais que mes vrais malheurs allaient commencer.
V
Cependant, comme après tout il faut vivre, et comme les pauvres gens ne vivent pas sans manger, et comme ils ne mangent pas sans travailler, et comme il fait froid en hiver, ce qui oblige d'avoir des robes de laine, et chaud en été, ce qui oblige d'avoir des robes de coton, et comme les robes de laine coûtent fort cher, et comme on ne donne pas pour rien les robes de coton, je me remis à travailler comme à l'ordinaire, dès le lendemain du départ de Bernard.
Ce ne fut pas sans une amère tristesse. Bien souvent je baissais la tête sur mon ouvrage, et je m'arrêtais à rêver de l'absent, et à me rappeler les dernières paroles qu'il m'avait dites et les derniers regards qu'il m'avait jetés en partant le sac sur le dos; mais le contre-maître de l'atelier ne tardait pas à me réveiller, et je reprenais mon travail avec ardeur.