Cependant, à force de frapper, mon père, fatigué, finit par lâcher prise. A ce moment, l'autre ayant ses deux mains libres, tira de sa poche un compas (c'était un charpentier comme mon père) et l'en frappa deux fois dans la poitrine. Mon père tomba aussitôt, et l'autre se sauva sans qu'on pût l'arrêter.
Jugez, madame, quel spectacle pour moi qui voyais toute cette bataille commencée à cause de moi, et qui ne pouvais pas l'empêcher. Je me jetai sur mon père pour le relever; mais il était en tel état qu'il fallut le porter sur son lit. On appela le médecin, qui secoua la tête et dit qu'il n'avait pas deux heures à vivre.
«Puisqu'il en est ainsi, dit mon père, sortez tous: je veux parler à ma fille.»
Mes yeux se fondaient en eau. Je ne pouvais plus parler. Je m'avançai vers son lit.
«Embrasse-moi, dit-il, ma chère enfant, et réconcilions-nous, puisque je vais mourir. Dieu me punit d'avoir été peut-être trop sévère avec toi, après avoir été trop négligent.
—Oh! père, tu me pardonnes!»
Et je l'embrassai de toutes mes forces.
«Je ne te pardonne pas, ma pauvre Rose, dit-il, c'est Dieu seul qui pardonne. Moi, je t'aime. Qu'est-ce que je pourrais te reprocher? Ne m'as-tu pas aimé, soigné, caressé? As-tu été ingrate ou méchante avec moi? Jamais. Et si tu as manqué à tes devoirs de femme, n'est-ce pas toi qui en as porté la peine? Va, je t'aime, et si je regrette quelque chose, c'est de te laisser seule et sans protection sur la terre, car tes soeurs, je le sais, sont tout occupées de leurs maris et de leurs enfants, comme il est naturel, et ne pourront jamais t'aider. Je ne puis plus rien pour toi que te donner cette maison. Je te la donne. Tes soeurs ont reçu leur dot. Toi, attends Bernard, puisqu'il le faut, et élève Bernardine mieux que je ne t'ai élevée. Je ne te demande pas de la rendre meilleure et plus douce que toi, car tu as toujours été bonne et soumise envers moi, ni plus laborieuse, car je ne t'ai jamais vu perdre une minute, mais de la surveiller mieux. Hélas! tu vois tous les malheurs qui naissent d'un moment d'oubli. Apporte-moi Bernardine.»
Il la prit dans ses bras, la regarda un moment, l'embrassa, et me la rendit en disant:
«C'est tout ton portrait; elle sera aussi jolie que toi.»