Mais enfin, on t'assassinera.—Les pavés sortiront de terre et t'écraseront. Ah! la postérité! N'as-tu jamais vu ce spectre-là au chevet de ton lit? Ne t'es-tu jamais demandé ce que penseront de toi ceux qui sont dans le ventre des vivants? Et tu vis, toi, il est encore temps! Tu n'as qu'un mot à dire. Te souviens-tu du père de la patrie? Va! cela est facile d'être un grand roi quand on est roi. Déclare Florence indépendante; réclame l'exécution du traité avec l'empire; tire ton épée et montre-la: ils te diront de la remettre au fourreau, que ses éclairs leur font mal aux yeux. Songe donc comme tu es jeune! Rien n'est décidé sur ton compte.—Il y a dans le cœur des peuples de larges indulgences pour les princes, et la reconnaissance publique est un profond fleuve d'oubli pour leurs fautes passées. On t'a mal conseillé, on t'a trompé.—Mais il est encore temps; tu n'as qu'à dire; tant que tu es vivant, la page n'est pas tournée dans le livre de Dieu.
LE DUC.
Assez, ma chère, assez.
LA MARQUISE.
Ah! quand elle le sera! quand un misérable jardinier payé à la journée viendra arroser à contre-cœur quelques chétives marguerites autour du tombeau d'Alexandre;—quand les pauvres respireront gaiement l'air du ciel, et n'y verront plus planer le sombre météore de ta puissance;—quand ils parleront de toi en secouant la tête;—quand ils compteront autour de ta tombe les tombes de leurs parents,—es-tu sûr de dormir tranquille dans ton dernier sommeil?—Toi qui ne vas pas à la messe, et qui ne tiens qu'à l'impôt, es-tu sûr que l'éternité soit sourde, et qu'il n'y ait pas un écho de la vie dans le séjour hideux des trépassés? Sais-tu où vont les larmes des peuples quand le vent les emporte?
LE DUC.
Tu as une jolie jambe.
LA MARQUISE.
Écoute-moi; tu es étourdi, je le sais; mais tu n'es pas méchant; non, sur Dieu, tu ne l'es pas, tu ne peux pas l'être. Voyons! fais-toi violence;—réfléchis un instant, un seul instant à ce que je te dis. N'y a-t-il rien dans tout cela? Suis-je décidément une folle?
LE DUC.