Je vous ai affligée? Vous me feriez croire que j'ai eu tort de venir ici, et de vous parler comme je l'ai fait.
CARMOSINE, se levant.
Tort de venir! ai-je dit cela, lorsque j'en suis encore à comprendre que la bonté humaine puisse inspirer une générosité pareille à la vôtre! Tort de venir, vous, ma souveraine, quand je devrais vous parler à genoux! lorsqu'en vous voyant devant moi, je me demande si ce n'est point un rêve! Ah! madame, je serais plus qu'ingrate en manquant de reconnaissance. Que puis-je faire pour vous remercier dignement? je n'ai que la ressource d'obéir. Il veut que je l'oublie, n'est-ce pas?... Dites-lui que je l'oublierai.
LA REINE.
Vous m'avez donc bien mal comprise, ou je me suis bien mal exprimée. Je suis votre reine, il est vrai, mais si je ne voulais qu'être obéie, enfant que vous êtes, je ne serais pas venue. Voulez-vous m'écouter une dernière fois?
CARMOSINE.
Oui, madame;] je vois maintenant que ce secret qui était ma souffrance, et qui était aussi mon seul bien, tout le monde le connaît. Le roi me méprise, [et je pensais bien qu'il en devait être ainsi, mais je n'en étais pas certaine.] Ma triste histoire, il l'a racontée; ma romance, on la chante à table, devant ses chevaliers et ses barons. Cette bague, elle ne vient pas de lui; Minuccio me l'avait laissé croire. À présent, il ne me reste rien; ma douleur même ne m'appartient plus. Parlez, madame, tout ce que je puis dire, c'est que vous me voyez résignée à obéir, ou à mourir.
LA REINE.
Et c'est précisément ce que nous ne voulons pas, et je vais vous dire ce que nous voulons. Écoutez donc: oui, c'est le roi qui veut d'abord que vous guérissiez, et que vous reveniez à la vie; c'est lui qui trouve que ce serait grand dommage qu'une si belle créature vînt à mourir d'un si vaillant amour;—ce sont là ses propres paroles.—Appelez-vous cela du mépris?—Et c'est moi qui veux vous emmener, que vous restiez près de moi, que vous ayez une place parmi mes filles d'honneur, qui, elles aussi, sont mes bonnes amies; c'est moi qui veux que, loin d'oublier don Pèdre, vous puissiez le voir tous les jours; qu'au lieu de combattre un penchant dont vous n'avez pas à vous défendre, vous cédiez à cette franche impulsion de votre âme vers ce qui est beau, noble et généreux, car on devient meilleur avec un tel amour; c'est moi, Carmosine, qui veux vous apprendre que l'on peut aimer sans souffrir, lorsque l'on aime sans rougir, qu'il n'y a que la honte ou le remords qui doivent donner de la tristesse, car elle est faite pour le coupable, et, à coup sûr, votre pensée ne l'est pas.
CARMOSINE.