—Pour rien, Margot; pour te faire du bien. Comment te portes-tu à présent?
—Pas mal; je suis seulement bien lasse; aide-moi un peu à me lever.
Le bonhomme Piédeleu et Madame Doradour, avertis par le médecin, entrèrent dans la chaumière au moment où la noyée, à demi nue, nonchalamment penchée dans les bras de Pierrot, avalait une cuillerée d'eau de cerises.
—Ah! ça, qu'est-ce que vous venez me chanter? s'écria le bonhomme. Savez-vous bien que ça ne se fait pas, de venir dire aux gens que leur fille est morte! Il ne faudrait pas recommencer, mille tonnerres! Ça ne se passerait pas comme ça.
Et il sauta au cou de sa fille.—Prenez garde, cher père, dit celle-ci en souriant, ne me serrez pas trop fort: il n'y a pas encore bien longtemps que je ne suis plus morte.
Je n'ai pas besoin de peindre la surprise, la joie de madame Doradour et de tous les parents de Margot, qui arrivèrent les uns après les autres. Gaston et mademoiselle de Vercelles vinrent aussi, et madame Doradour ayant pris le bonhomme à part, il commença à comprendre de quoi il s'agissait. Les conjectures qu'on avait faites trop tard, avaient aisément tout expliqué. Lorsque le bonhomme eut appris que l'amour était la cause du désespoir de sa fille, et qu'elle avait failli payer de sa vie son séjour chez sa marraine, il se promena quelque temps de long en large.—Nous sommes quittes, dit-il enfin brusquement à madame Doradour. Je vous devais beaucoup, et je vous ai beaucoup payé. Il prit alors sa fille par la main et la mena dans un coin de la chaumière.—Tiens, malheureuse, lui dit-il en lui montrant un drap préparé pour servir de linceul, prends ça, et si tu es une honnête fille, garde-le pour moi et ne t'avise plus de te noyer. Il s'approcha ensuite de Pierrot, et, lui donnant une bonne tape sur l'épaule: Parlez donc, monsieur, lui dit-il, qui soufflez si bien dans la bouche des filles. Est-ce qu'il ne faut pas qu'on te le rende, cet écu que tu as donné au docteur?
—Monsieur, s'il vous plaît, répondit Pierrot, je veux bien qu'on me rende mon écu, mais je ne veux pas davantage, entendez-vous? non pas par fierté, mais c'est qu'on a beau n'être rien dans ce monde…
—Va donc, bêta! répliqua le bonhomme en lui donnant une seconde tape, va donc un peu soigner ta malade; ce gaillard-là lui a soufflé dans la bouche, mais il ne l'a seulement pas embrassée.
IX
Dix ans s'étaient passés. Les victorieux désastres de 1814 couvraient la France de soldats. Enveloppé par l'Europe entière, l'Empereur finissait comme il avait commencé, et retrouvait en vain, au terme de sa carrière, les inspirations des campagnes d'Italie. Les divisions russes, en marche sur Paris par les rives de la Seine, venaient d'être mises en déroute au combat de Nangis, où dix mille étrangers avaient succombé; un officier, gravement blessé, avait quitté le corps d'armée commandé par le général Gérard, et gagnait, par Etampes, la route de la Beauce. Il pouvait à peine se tenir à cheval; épuisé de fatigue, il frappa un soir à la porte d'une ferme de belle apparence, où il demanda un gîte pour la nuit. Après lui avoir donné un bon souper, le fermier, qui n'avait pas plus de vingt-cinq ans, lui amena sa femme, jeune et jolie campagnarde à peu près du même âge et déjà mère de cinq enfants. En la voyant entrer, l'officier ne put retenir un cri de surprise, et la belle fermière le salua d'un sourire. —Ne me trompé-je pas? dit l'officier; n'avez-vous pas été demoiselle de compagnie auprès de madame Doradour, et ne vous appelez-vous pas Marguerite?