Le lendemain était un samedi, jour de réception de la comtesse. M. de Marsan commençait à se relâcher de ses résolutions solitaires, et il y avait grande foule ce jour-là, les lustres allumés, toutes les portes ouvertes, cercle énorme à la cheminée, les femmes d'un côté, les hommes de l'autre; ce n'était pas un lieu à billets doux. Gilbert s'approcha, non sans peine, de la maîtresse de la maison; après avoir causé de choses indifférentes avec elle et ses voisines un quart d'heure, il tira de sa poche un papier plié qu'il s'amusait à chiffonner. Comme ce papier, tout chiffonné qu'il était, avait pourtant un air de lettre, il s'attendait qu'on le remarquerait; quelqu'un le remarqua, en effet, mais ce ne fut pas Emmeline. Il le remit dans sa poche, puis l'en tira de nouveau; enfin la comtesse y jeta les yeux et lui demanda ce qu'il tenait.—Ce sont, lui dit-il, des vers de ma façon que j'ai faits pour une belle dame, et je vous les montrerais si vous me promettiez que, dans le cas où vous devineriez qui c'est, vous ne me nuirez pas dans son esprit.
Emmeline prit le papier et lut les stances suivantes:
A NINON
Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime,
Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez?
L'amour, vous le savez, cause une peine extrême
C'est un mal sans pitié que vous plaignez vous-même;
Peut-être cependant que vous m'en puniriez.
Si je vous le disais, que six mois de silence
Cachent de longs tourments et des vœux insensés
Ninon, vous êtes fine, et votre insouciance
Se plaît, comme une fée, à deviner d'avance;
Vous me répondriez peut-être: Je le sais.
Si je vous le disais, qu'une douce folie
A fait de moi votre ombre et m'attache à vos pas:
Un petit air de doute et de mélancolie,
Vous le savez, Ninon, vous rend bien plus jolie;
Peut-être diriez-vous que vous n'y croyez pas.
Si je vous le disais, que j'emporte dans l'âme
Jusques aux moindres mots de nos propos du soir:
Un regard offensé, vous le savez, madame,
Change deux yeux d'azur en deux éclairs de flamme;
Vous me défendriez peut-être de vous voir.
Si je vous le disais, que chaque nuit je veille,
Que chaque jour je pleure et je prie à genoux:
Ninon, quand vous riez, vous savez qu'une abeille
Prendrait pour une fleur votre bouche vermeille;
Si je vous le disais, peut-être en ririez-vous.
Mais vous n'en saurez rien;—je viens, sans en rien dire,
M'asseoir sous votre lampe et causer avec vous;
Votre voix, je l'entends, votre air, je le respire;
Et vous pouvez douter, deviner et sourire,
Vos yeux ne verront pas de quoi m'être moins doux.
Je récolte en secret des fleurs mystérieuses:
Le soir, derrière vous, j'écoute au piano
Chanter sur le clavier vos mains harmonieuses,
Et dans les tourbillons de nos valses joyeuses,
Je vous sens dans mes bras plier comme un roseau.