—Madame, dit le roi, voilà un honnête homme. Mais, qu'est-ce qui l'empêche d'épouser sa maîtresse?
—Permettez, Sire, que je continue:
«Cette injustice qui m'accable, me surprend de la part du meilleur des rois. Vous savez que mon père demandait pour moi une place de cornette ou d'enseigne aux gardes, et que cette place décidait de ma vie, puisqu'elle me donnait le droit de m'offrir à vous. Le duc de Biron m'avait proposé; mais le roi m'a rejeté d'une façon dont le souvenir m'est bien amer, car si mon père a sa manière de voir (je veux que ce soit une faute), dois-je toutefois en être puni? Mon dévouement au roi est aussi véritable, aussi sincère que mon amour pour vous. On verrait clairement l'un et l'autre, si je pouvais tirer l'épée. Il est désespérant qu'on refuse ma demande; mais que ce soit sans raison valable qu'on m'enveloppe dans une pareille disgrâce, c'est ce qui est opposé à la bonté bien connue de Sa Majesté...»
—Oui-da, dit le roi, ceci m'intéresse.
«Si vous saviez combien nous sommes tristes! Ah! mon amie, cette terre de Neauflette, ce pavillon de Vauvert, ces bosquets! je m'y promène seul tout le jour. J'ai défendu de ratisser; l'odieux jardinier est venu hier avec son manche à balai ferré. Il allait toucher le sable... La trace de vos pas, plus légère que le vent, n'était pourtant pas effacée. Le bout de vos petits pieds et vos grands talons blancs étaient encore marqués dans l'allée: ils semblaient marcher devant moi, tandis que je suivais votre belle image, et ce charmant fantôme s'animait par instants, comme s'il se fût posé sur l'empreinte fugitive. C'est là, c'est en causant le long du parterre qu'il m'a été donné de vous connaître, de vous apprécier. Une éducation admirable dans l'esprit d'un ange, la dignité d'une reine avec la grâce des nymphes, des pensées dignes de Leibnitz avec un langage si simple, l'abeille de Platon sur les lèvres de Diane, tout cela m'ensevelissait sous le voile de l'adoration. Et pendant ce temps-là ces fleurs bien-aimées s'épanouissaient autour de nous. Je les ai respirées en vous écoutant: dans leur parfum vivait votre souvenir. Elles courbent à présent la tête; elles me montrent la mort...»
—C'est du mauvais Jean-Jacques, dit le roi. Pourquoi me lisez-vous cela?
—Parce que Votre Majesté me l'a ordonné pour les beaux yeux de mademoiselle d'Annebault.
—Cela est vrai, elle a de beaux yeux.
«Et quand je rentre de ces promenades, je trouve mon père seul, dans le grand salon, accoudé auprès d'une chandelle, au milieu de ces dorures fanées qui couvrent nos lambris vermoulus. Il me voit venir avec peine,... mon chagrin dérange le sien... Athénaïs! au fond de ce salon, près de la fenêtre, est le clavecin où voltigeaient vos doigts délicieux, qu'une seule fois ma bouche a touchés, pendant que la vôtre s'ouvrait doucement aux accords de la plus suave musique,... si bien que vos chants n'étaient qu'un sourire. Qu'ils sont heureux, ce Rameau, ce Lulli, ce Duni, que sais-je? et bien d'autres! Oui, oui, vous les aimez, ils sont dans votre mémoire; leur souffle a passé sur vos lèvres. Je m'assieds aussi à ce clavecin, j'essaye d'y jouer un de ces airs qui vous plaisent; qu'ils me semblent froids, monotones! je les laisse et les écoute mourir, tandis que l'écho s'en perd sous cette voûte lugubre. Mon père se retourne et me voit désolé; qu'y peut-il faire? Un propos de ruelle, d'antichambre, a fermé nos grilles. Il me voit jeune, ardent, plein de vie, ne demandant qu'à être au monde; il est mon père et n'y peut rien...»
—Ne dirait-on pas, dit le roi, que ce garçon s'en allait en chasse, et qu'on lui tue son faucon sur le poing? À qui en a-t-il, par hasard?