—Ah! ah! dit le vieux père, tout en faisant ranger ses douze enfants comme des soldats, j’avons fait la guerre avec le feu roi Henri, et j’savons jouer du pistolet tout aussi bien que les ligueux faisiont. Et il branla la tête et s’assit sur une borne, son bâton noueux entre les jambes, ses mains croisées dessus et son menton à barbe blanche par-dessus ses mains. Là, il ferma à demi les yeux comme s’il se livrait tout entier à ses souvenirs d’enfance.

On voyait avec étonnement son habit rayé comme du temps du roi béarnais, et sa ressemblance avec ce prince dans les derniers temps de sa vie, quoique ses cheveux eussent été privés par le poignard de cette blancheur que ceux du paysan avaient paisiblement acquise. Mais un grand bruit de cloches attira l’attention vers l’extrémité de la grande rue de Loudun.

On voyait venir de loin une longue procession dont la bannière et les piques s’élevaient au-dessus de la foule qui s’ouvrit en silence pour examiner cet appareil à moitié ridicule et à moitié sinistre.

Des archers, à barbe pointue, portant de larges chapeaux à plumes, marchaient d’abord sur deux rangs avec de longues hallebardes, puis, se partageant en deux files de chaque côté de la rue, renfermaient dans cette double ligne deux lignes pareilles de pénitents gris; du moins donnerons-nous ce nom, connu dans quelques provinces du midi de la France, à des hommes revêtus d’une longue robe de cette couleur, qui leur couvre entièrement la tête en forme de capuchon, et dont le masque de la même étoffe se termine en pointe sous le menton comme une longue barbe, et n’a que trois trous pour les yeux et le nez. On voit encore de nos jours quelques enterrements suivis et honorés par des costumes semblables, surtout dans les Pyrénées. Les pénitents de Loudun avaient des cierges énormes à la main, et leur marche lente, et leurs yeux qui semblaient flamboyants sous le masque, leur donnaient un air de fantômes qui attristait involontairement.

Les murmures en sens divers commencèrent dans le peuple.

—Il y a bien des coquins cachés sous ce masque, dit un bourgeois.

—Et dont la figure est plus laide encore que lui, reprit un jeune homme.

—Ils me font peur! s’écriait une jeune femme.

—Je ne crains que pour ma bourse, répondit un passant.

—Ah! Jésus! voilà donc nos saints frères de la Pénitence, disait une vieille en écartant sa mante noire. Voyez-vous quelle bannière ils portent? quel bonheur qu’elle soit avec nous! certainement elle nous sauvera: voyez-vous dessus le diable dans les flammes, et un moine qui lui attache une chaîne au cou? Voici actuellement les juges qui viennent: ah! les honnêtes gens! voyez leurs robes rouges, comme elles sont belles! Ah! sainte Vierge! qu’on les a biens choisis!