Ce dialogue fut interrompu par un cri général:—Qu’elle est belle!
La supérieure des Ursulines s’avançait suivie de toutes ses religieuses; son voile blanc était relevé. Pour que le peuple pût voir les traits des possédées, on avait voulu que cela fût ainsi pour elle et six autres sœurs. Rien ne la distinguait dans son costume qu’un immense rosaire à grains noirs tombant de son cou à ses pieds, et se terminant par une croix d’or; mais la blancheur éclatante de son visage, que relevait encore la couleur brune de son capuchon, attirait d’abord tous les regards; ses yeux noirs semblaient porter l’empreinte d’une profonde et brûlante passion; ils étaient couverts par les arcs parfaits de deux sourcils que la nature avait dessinés avec autant de soin que les Circassiennes en mettent à les arrondir avec le pinceau; mais un léger pli entre eux deux révélait une agitation forte et habituelle dans les pensées. Cependant elle affectait un grand calme dans tous ses mouvements et dans tout son être; ses pas étaient lents et cadencés; ses deux belles mains étaient réunies, aussi blanches et aussi immobiles que celles des statues de marbre qui prient éternellement sur les tombeaux.
—Oh! remarquez-vous, ma tante, dit la jeune Martine, sœur Agnès et sœur Claire qui pleurent auprès d’elle?
—Ma nièce, elles se désolent d’être la proie du démon.
—Ou se repentent, dit la même voix d’homme, d’avoir joué le ciel.
Cependant un silence profond s’établit partout, et nul mouvement n’agita le peuple; il sembla glacé tout à coup par quelque enchantement, lorsque à la suite des religieuses parut, au milieu des quatre pénitents qui le tenaient enchaîné, le curé de l’église de Sainte-Croix, revêtu de la robe du pasteur; la noblesse de son visage était remarquable et rien n’égalait la douceur de ses traits; sans affecter un calme insultant, il regardait avec bonté et semblait chercher à droite et à gauche s’il ne rencontrerait pas le regard attendri d’un ami; il le rencontra, il le reconnut, et ce dernier bonheur d’un homme qui voit approcher son heure dernière ne lui fut pas refusé: il entendit même quelques sanglots; il vit des bras s’étendre vers lui, et quelques-uns n’étaient pas sans armes; mais il ne répondit à aucun signe; il baissa les yeux, ne voulant pas perdre ceux qui l’aimaient et leur communiquer par un coup d’œil la contagion de l’infortune. C’était Urbain Grandier.
Tout à coup la procession s’arrêta à un signe du dernier homme qui la suivait et qui semblait commander à tous. Il était grand, sec, pâle, revêtu d’une longue robe noire, la tête couverte d’une calotte de même couleur; il avait la figure d’un Basile, avec le regard de Néron. Il fit signe aux gardes de l’entourer, voyant avec effroi le groupe noir dont nous avons parlé, et que les paysans se serraient de près pour l’écouter; les chanoines et les capucins se placèrent près de lui, et il prononça d’une voix glapissante ce singulier arrêt:
«Nous, sieur de Laubardemont, maître des requêtes étant envoyé et subdélégué, revêtu du pouvoir discrétionnaire relativement au procès du magicien Urbain Grandier, pour le juger sur tous les chefs d’accusation, assisté des révérends pères Mignon, chanoine; Barré, curé de Saint-Jacques de Chinon; du père Lactance et de tous les juges appelés à juger icelui magicien; avons préalablement décrété ce qui suit: Primo, la prétendue assemblée de propriétaires nobles, bourgeois de la ville et des terres environnantes est cassée, comme tendant à une sédition populaire; ses actes seront déclarés nuls, et sa prétendue lettre au roi contre nous, juges, interceptée et brûlée en place publique, comme calomniant les bonnes Ursulines et les révérends pères et juges. Secundo, il sera défendu de dire publiquement ou en particulier que les susdites religieuses ne sont point possédées du malin esprit, et de douter du pouvoir des exorcistes, à peine de vingt mille livres d’amende et de punition corporelle.
«Les baillis et échevins s’y conformeront. Ce 18 juin de l’an de grâce 1639.»
A peine eut-il fini cette lecture, qu’un bruit discordant de trompettes partit avant la dernière syllabe de ces paroles, et couvrit, quoique imparfaitement, les murmures qui le poursuivaient: il pressa la marche de la procession, qui entra dans le grand bâtiment qui tenait à l’église, ancien couvent dont les étages étaient tous tombés en ruine, et qui ne formait plus qu’une seule et immense salle propre à l’usage qu’on en voulait faire. Laubardemont ne se crut en sûreté que lorsqu’il y fut entré, et qu’il entendit les lourdes et doubles portes se refermer en criant sur la foule qui hurlait encore.