—Ne perdons pas de temps; je vous dirai cette folie, je vous l’expliquerai. Mais répondez, où allez-vous? que faites-vous?
—Je vais à Perpignan, où le Cardinal-duc doit me présenter au roi.
Ici le bon et vif abbé se leva de sa malle, et, marchant ou plutôt courant de long en large dans la chambre en frappant du pied:
—Le Cardinal! le Cardinal! répéta-t-il en étouffant, devenant tout rouge et les larmes dans les yeux, pauvre enfant! ils vont le perdre! Ah! mon Dieu! quel rôle veulent-ils lui faire jouer là! que lui veulent-ils? Ah! qui vous gardera, mon ami, dans ce pays dangereux? dit-il en se rasseyant et reprenant les deux mains de son élève dans les siennes avec une sollicitude paternelle, et cherchant à lire dans ses regards.
—Mais je ne sais trop, dit Cinq-Mars en regardant au plafond; je pense que ce sera le cardinal de Richelieu, qui était l’ami de mon père.
—Ah! mon cher Henri, vous me faites trembler, mon enfant; il vous perdra si vous n’êtes pas son instrument docile. Ah! que ne puis-je aller avec vous! Pourquoi faut-il que j’aie montré une tête de vingt ans dans cette malheureuse affaire?... Hélas! non, je vous serais dangereux; au contraire, il faut que je me cache. Mais vous aurez M. de Thou près de vous, mon fils, n’est-ce pas? dit-il en cherchant à se calmer; c’est votre ami d’enfance, un peu plus âgé que vous; écoutez-le, mon enfant; c’est un sage jeune homme: il a réfléchi, il a des idées à lui.
—Oh! oui, mon cher abbé, comptez sur mon tendre attachement pour lui; je n’ai pas cessé de l’aimer...
—Mais vous avez sûrement cessé de lui écrire, n’est-ce pas? reprit en souriant un peu le bon abbé.
—Je vous demande pardon, mon bon abbé; je lui ai écrit une fois, et hier, pour lui annoncer que le Cardinal m’appelle à la cour.
—Quoi! lui-même a voulu vous voir!