Si donc nous trouvons partout les traces de ce penchant à déserter le POSITIF, pour apporter l’IDÉAL jusque dans les annales, je crois qu’à plus forte raison l’on doit s’abandonner à une grande indifférence de la réalité historique pour juger les œuvres dramatiques, poèmes, romans ou tragédies, qu’empruntent à l’histoire des personnages mémorables. L’ART ne doit jamais être considéré que dans ses rapports avec sa BEAUTÉ IDÉALE. Il faut le dire, ce qu’il y a de VRAI n’est que secondaire, c’est seulement une illusion de plus dont il s’embellit, un de nos penchants qu’il caresse. Il pourrait s’en passer, car la VÉRITÉ dont il doit se nourrir est la vérité d’observation sur la nature humaine, et non l’authenticité du fait. Les noms des personnages ne font rien à la chose.
L’Idée est tout. Le nom propre n’est rien que l’exemple et la preuve de l’idée.
Tant mieux pour la mémoire de ceux que l’on choisit pour représenter des idées philosophiques ou morales; mais, encore une fois, la question n’est pas là: l’imagination fait d’aussi belles choses sans eux; elle est une puissance toute créatrice; les êtres fabuleux qu’elle anime sont doués de vie autant que les êtres réels qu’elle ranime. Nous croyons à Othello comme à Richard III, dont le monument est à Westminster; à Lovelace et à Clarisse autant qu’à Paul et à Virginie, dont les tombes sont à l’île de France. C’est du même œil qu’il faut voir jouer ses personnages et ne demander à la MUSE que sa VÉRITÉ plus belle que le VRAI; soit que, rassemblant les traits d’un CARACTÈRE épars dans mille individus complets, elle en compose un TYPE dont le nom seul est imaginaire; soit qu’elle aille choisir sous leur tombe et toucher de sa chaîne galvanique les morts dont on sait de grandes choses, les force à se lever encore et les traîne, tout éblouis, au grand jour, où dans le cercle qu’a tracé cette fée ils reprennent à regret leurs passions d’autrefois et recommencent par-devant leurs neveux le triste drame de la vie.
Écrit en 1827.
CINQ-MARS
CHAPITRE PREMIER
LES ADIEUX