Malgré cette quantité de personnes réunies, on eût entendu les ailes d’une mouche. Le seul bruit qui s’élevât était celui des plumes qui couraient rapidement sur le papier, et une voix grêle qui dictait, en s’interrompant pour tousser. Elle sortait d’un immense fauteuil à grands bras, placé au coin du feu, allumé en dépit des chaleurs de la saison et du pays. C’était un de ces fauteuils qu’on voit encore dans quelques vieux châteaux, et qui semblent faits pour s’endormir en lisant sur eux, quelque livre que ce soit, tant chaque compartiment est soigné: un croissant de plumes y soutient les reins; si la tête se penche, elle trouve ses joues reçues par des oreillers couverts de soie, et le coussin du siège déborde tellement les coudes, qu’il est permis de croire que les prévoyants tapissiers de nos pères avaient pour but d’éviter que le livre ne fît du bruit et ne les réveillât en tombant.
Mais quittons cette digression pour parler de l’homme qui s’y trouvait et qui n’y dormait pas. Il avait le front large et quelques cheveux fort blancs, des yeux grands et doux, une figure pâle et effilée à laquelle une petite barbe blanche et pointue donnait cet air de finesse que l’on remarque dans tous les portraits du siècle de Louis XIII. Une bouche presque sans lèvres, et nous sommes forcé d’avouer que Lavater regarde ce signe comme indiquant la méchanceté à n’en pouvoir douter; une bouche pincée, disons-nous, était encadrée par deux petites moustaches grises et par une royale, ornement alors à la mode, et qui ressemble assez à une virgule par sa forme. Ce vieillard avait sur la tête une calotte rouge et était enveloppé dans une vaste robe de chambre et portait des bas de soie pourprée, et n’était rien moins qu’Armand Duplessis, cardinal de Richelieu.
Il avait très près de lui, autour de la plus petite table dont il a été question, quatre jeunes gens de quinze à vingt ans: ils étaient pages ou domestiques, selon l’expression du temps, qui signifiait alors familier, ami de la maison. Cet usage était un reste de patronage féodal demeuré dans nos mœurs. Les cadets gentilshommes des plus hautes familles recevaient des gages des grands seigneurs, et leur étaient dévoués en toute circonstance, allant appeler en duel le premier venu au moindre désir de leur patron. Les pages dont nous parlons rédigeaient des lettres dont le Cardinal leur avait donné la substance; et, après un coup d’œil du maître, ils les passaient aux secrétaires, qui les mettaient au net. Le Cardinal-duc, de son côté, écrivait sur son genou des notes secrètes sur de petits papiers, qu’il glissait dans presque tous les paquets avant de les fermer de sa propre main.
Il y avait quelques instants qu’il écrivait, lorsqu’il aperçut, dans une glace placée en face de lui, le plus jeune de ses pages traçant quelques lignes interrompues, sur une feuille d’une taille inférieure à celle du papier ministériel; il se hâtait d’y mettre quelques mots, puis la glissait rapidement sous la grande feuille qu’il était chargé de remplir à son grand regret; mais, placé derrière le Cardinal, il espérait que sa difficulté à se retourner l’empêcherait de s’apercevoir du petit manège qu’il semblait exercer avec assez d’habitude. Tout à coup, Richelieu, lui adressant la parole sèchement, lui dit:
—Venez ici, monsieur Olivier.
Ces deux mots furent comme un coup de foudre pour ce pauvre enfant, qui paraissait n’avoir que seize ans. Il se leva pourtant très vite, et vint se placer debout devant le ministre, les bras pendants et la tête baissée.
Les autres pages et les secrétaires ne remuèrent pas plus que des soldats lorsque l’un d’eux tombe frappé d’une balle, tant ils étaient accoutumés à ces sortes d’appels. Celui-ci pourtant s’annonçait d’une manière plus vive que les autres.
—Qu’écrivez-vous là?
—Monseigneur... ce que Votre Éminence me dicte.
—Quoi?