Tel qu’il était, ce personnage parut faire une grande sensation dans toute la salle; car, sans achever la phrase, la ligne ou le mot commencé, chaque écrivain se leva et sortit par la porte, où il se tenait toujours debout, les uns le saluant en passant, les autres détournant la tête, les jeunes pages se bouchant le nez, mais par derrière lui, car ils paraissaient en avoir peur en secret. Lorsque tout le monde eut défilé, il entra enfin, faisant une profonde révérence, parce que la porte était encore ouverte; mais, sitôt qu’elle fut fermée, marchant sans cérémonie, il vint s’asseoir auprès du Cardinal, qui, l’ayant reconnu au mouvement qui se faisait, lui fit une inclination de tête sèche et silencieuse, le regardant fixement comme pour attendre une nouvelle, et ne pouvant s’empêcher de froncer le sourcil, comme à l’aspect d’une araignée ou de quelque autre animal désagréable.

Le Cardinal n’avait pu résister à ce mouvement de déplaisir, parce qu’il se sentait obligé, par la présence de son agent, à rentrer dans ces conversations profondes et pénibles dont il s’était reposé pendant quelques jours dans un pays dont l’air lui était favorable, et dont le calme avait un peu ralenti les douleurs de la maladie; elle s’était changée en une fièvre lente; mais ses intervalles étaient assez longs pour qu’il pût oublier, pendant son absence, qu’elle devait revenir. Donnant donc un peu de repos à son imagination jusqu’alors infatigable, il attendait sans impatience, pour la première fois de ses jours peut-être, le retour des courriers qu’il avait fait partir dans toutes les directions, comme les rayons d’un soleil qui donnait seul la vie et le mouvement à la France. Il ne s’attendait pas à la visite qu’il recevait alors, et la vue d’un de ces hommes qu’il trempait dans le crime, selon sa propre expression, lui rendit toutes les inquiétudes habituelles de sa vie plus présentes, sans dissiper le nuage de mélancolie qui venait d’obscurcir ses pensées.

Le commencement de sa conversation fut empreint de la couleur sombre de ses dernières rêveries; mais bientôt il en sortit plus vif et plus fort que jamais, quand la vigueur de son esprit rentra forcément dans le monde réel.

Son confident, voyant qu’il devait rompre le silence le premier, le fit assez brusquement.

—Eh bien! monseigneur, à quoi pensez-vous?

—Hélas! Joseph, à quoi devons-nous penser tous tant que nous sommes, sinon à notre bonheur futur dans une vie meilleure que celle-ci? Je songe, depuis plusieurs jours, que les intérêts humains m’ont trop détourné de cette unique pensée: et je me repens d’avoir employé quelques instants de loisir à des ouvrages profanes, tels que mes tragédies d’Europe et de Mirame, malgré la gloire que j’en ai tirée déjà parmi nos plus beaux esprits, gloire qui se répandra dans l’avenir.

Le père Joseph, plein des choses qu’il avait à dire, fut d’abord surpris de ce début; mais il connaissait trop son maître pour en rien témoigner, et sachant bien par où il le ramènerait à d’autres idées, il entra dans les siennes sans hésiter.

—Le mérite en est pourtant bien grand, dit-il avec un air de regret, et la France gémira de ce que ces œuvres immortelles ne sont pas suivies de productions semblables.

—Oui, mon cher Joseph, c’est en vain que des hommes tels que Boisrobert, Claveret, Colletet, Corneille, et surtout le célèbre Mairet, ont proclamé ces tragédies les plus belles de toutes celles que les temps présents et passés ont vu représenter; je me les reproche, je vous jure, comme un vrai péché mortel, et je ne m’occupe, dans mes heures de repos, que de ma Méthode des controverses et du livre sur la Perfection du chrétien. Je songe que j’ai cinquante-six ans et une maladie qui ne pardonne guère.

—Ce sont des calculs que vos ennemis font aussi exactement que Votre Éminence, dit le père, à qui cette conversation commençait à donner de l’humeur, et qui voulait en sortir au plus vite.