—A propos, monseigneur, la reine veut le faire coadjuteur absolument.
—Elle est folle! il la perdra si elle s’y attache: c’est un mousquetaire manqué, un diable en soutane; lisez son Histoire de Fiesque, vous l’y verrez lui-même. Il ne sera rien tant que je vivrai.
—Eh quoi! vous jugez si bien et vous faites venir un autre ambitieux de son âge?
—Quelle différence! Ce sera une poupée, mon ami, une vraie poupée, que ce jeune Cinq-Mars; il ne pensera qu’à sa fraise et à ses aiguillettes; sa jolie tournure m’en répond, et je sais qu’il est doux et faible. Je l’ai préféré pour cela à son frère aîné; il fera ce que nous voudrons.
—Ah! monseigneur, dit le père d’un air de doute, je ne me suis jamais fié aux gens dont les formes sont si calmes, la flamme intérieure en est plus dangereuse. Souvenez-vous du maréchal d’Effiat, son père.
—Mais, encore une fois, c’est un enfant, et je l’élèverai; au lieu que le Gondi est déjà un factieux accompli, un audacieux que rien n’arrête; il a osé me disputer madame de La Meilleraie, concevez-vous cela? est-ce croyable, à moi? Un petit prestolet, qui n’a d’autre mérite qu’un mince babil assez vif et un air cavalier. Heureusement que le mari a pris soin lui-même de l’éloigner.
Le père Joseph, qui n’aimait pas mieux son maître lorsqu’il parlait de ses bonnes fortunes que de ses vers, fit une grimace qu’il voulait rendre fine et qui ne fut que laide et gauche; il s’imagina que l’expression de sa bouche, tordue comme celle d’un singe, voulait dire: Ah! qui peut résister à monseigneur? mais monseigneur y lut: Je suis un cuistre qui ne sais rien du grand monde, et, sans transition, il dit tout à coup, en prenant sur la table une lettre de dépêches:
—Le duc de Rohan est mort, c’est une bonne nouvelle; voilà les huguenots perdus. Il a eu bien du bonheur: je l’avais fait condamner par le parlement de Toulouse à être tiré à quatre chevaux, et il meurt tranquillement sur le champ de bataille de Rheinfeld. Mais qu’importe? le résultat est le même. Voilà encore une grande tête par terre! Comme elles sont tombées depuis celle de Montmorency! Je n’en vois plus guère qui ne s’incline devant moi. Nous avons déjà à peu près puni toutes nos dupes de Versailles; certes, on n’a rien à me reprocher: j’exerce contre eux la loi du talion, et je les traite comme ils ont voulu me traiter au conseil de la reine-mère. Le vieux radoteur de Bassompierre en sera quitte pour la prison perpétuelle, ainsi que l’assassin maréchal de Vitry, car ils n’avaient voté que cette peine pour moi. Quant au Marillac, qui conseilla la mort, je la lui réserve au premier faux pas, et te recommande, Joseph, de me le rappeler; il faut être juste avec tout le monde. Reste donc encore debout ce duc de Bouillon, à qui son Sedan donne de l’orgueil; mais je le lui ferai bien rendre. C’est une chose merveilleuse que leur aveuglement! ils se croient tous libres de conspirer, et ne voient pas qu’ils ne font que voltiger au bout des fils que je tiens d’une main, et que j’allonge quelquefois pour leur donner de l’air et de l’espace. Et pour la mort de leur cher duc, les huguenots ont-ils bien crié comme un seul homme?
—Moins que pour l’affaire de Loudun, qui s’est pourtant terminée heureusement.
—Quoi! heureusement? J’espère que Grandier est mort?