Il avait la tête découverte, et l’on voyait parfaitement sa figure pâle et noble éclairée par le soleil que le haut de sa tente laissait pénétrer. La petite barbe pointue que l’on portait alors augmentait encore la maigreur de son visage, mais en accroissait aussi l’expression mélancolique; à son front élevé, à son profil antique, à son nez aquilin, on reconnaissait un prince de la grande race des Bourbons; il avait tout de ses ancêtres, hormis la force du regard; ses yeux semblaient rougis par les larmes et voilés par un sommeil perpétuel, et l’incertitude de sa vue lui donnait l’air un peu égaré.
Il affecta en ce moment d’appeler autour de lui et d’écouter avec attention les plus grands ennemis du Cardinal, qu’il attendait à chaque minute, en se balançant un peu d’un pied sur l’autre, habitude héréditaire de sa famille; il parlait avec assez de vitesse, mais s’interrompant pour faire un signe de tête gracieux ou un geste de la main à ceux qui passaient devant lui en le saluant profondément.
Il y avait deux heures pour ainsi dire que l’on passait devant le Roi sans que le Cardinal eût paru, toute la cour était accumulée et serrée derrière le prince et dans les galeries tendues qui se prolongeaient derrière sa tente; déjà un intervalle de temps plus long commençait à séparer les noms des courtisans que l’on annonçait.
—Ne verrons-nous pas notre cousin le Cardinal, dit le Roi en se retournant et regardant Montrésor, gentilhomme de Monsieur, comme pour l’encourager à répondre.
—Sire, on le croit fort malade en cet instant, répartit celui-ci.
—Et je ne vois pourtant que Votre Majesté qui le puisse guérir, dit le duc de Beaufort.
—Nous ne guérissons que les écrouelles, dit le Roi; et les maux du Cardinal sont toujours si mystérieux, que nous avouons n’y rien connaître.
Le prince s’essayait aussi de loin à braver son ministre, prenant des forces dans la plaisanterie pour rompre mieux son joug insupportable, mais si difficile à soulever. Il croyait presque y avoir réussi, et, soutenu par l’air de joie de tout ce qui l’environnait, il s’applaudissait déjà intérieurement d’avoir su prendre l’empire suprême et jouissait en ce moment de toute la force qu’il se croyait. Un trouble involontaire au fond du cœur lui disait bien que, cette heure passée, tout le fardeau de l’Etat allait retomber sur lui seul; mais il parlait pour s’étourdir sur cette pensée importune, et se dissimulant le sentiment intime qu’il avait de son impuissance à régner, il ne laissait plus flotter son imagination sur le résultat des entreprises, se contraignant ainsi lui-même à oublier les pénibles chemins qui peuvent y conduire. Des phrases rapides se succédaient sur ses lèvres.
—Nous allons bientôt prendre Perpignan, disait-il de loin à Fabert.—Eh bien, Cardinal, la Lorraine est à nous, ajoutait-il pour La Valette.
Puis touchant le bras de Mazarin: