Cinq-Mars avait été fort peu ému de ce geste menaçant, et s’était contenté d’élever les rênes de son cheval et de lui approcher les éperons, sachant que d’un saut de ce léger animal il serait transporté derrière un petit mur d’une cabane qui s’élevait dans le champ où il se trouvait, et serait à l’abri du fusil espagnol avant que l’opération de la fourche et de la mèche fût terminée. Il savait d’ailleurs qu’une convention tacite des deux armées empêchait que les tirailleurs ne fissent feu sur les sentinelles, ce qui eût été regardé comme un assassinat de chaque côté. Il fallait même que le soldat qui s’était disposé ainsi à l’attaque fût dans l’ignorance des consignes pour l’avoir fait. Le jeune d’Effiat ne fit donc aucun mouvement apparent: et lorsque le factionnaire reprit sa promenade sur le rempart, il reprit la sienne sur le gazon, et aperçut bientôt cinq cavaliers qui se dirigeaient vers lui. Les deux premiers qui arrivèrent au plus grand galop ne le saluèrent pas; mais, s’arrêtant presque sur lui, se jetèrent à terre, et il se trouva dans les bras du conseiller de Thou, qui le serrait tendrement, tandis que le petit abbé de Gondi, riant de tout son cœur, s’écriait:

—Voici encore un Oreste qui retrouve son Pylade, et au moment d’immoler un coquin qui n’est pas de la famille du Roi des rois, je vous assure!

—Eh quoi! c’est vous, cher Cinq-Mars! s’écriait de Thou; quoi! sans que j’aie su votre arrivée au camp? Oui, c’est bien vous; je vous reconnais, quoique vous soyez plus pâle. Avez-vous été malade, cher ami? je vous ai écrit bien souvent; car notre amitié d’enfance m’est demeurée bien avant dans le cœur.

—Et moi, répondit Henri d’Effiat, j’ai été bien coupable envers vous: mais je vous conterai tout ce qui m’étourdissait; je pourrai vous en parler, et j’avais honte de vous l’écrire. Mais que vous êtes bon! votre amitié ne s’est point lassée.

—Je vous connais trop bien, reprenait de Thou; je savais qu’il ne pouvait y avoir d’orgueil entre nous, et que mon âme avait un écho dans la vôtre.

Avec ces paroles, ils s’embrassaient les yeux humides de ces larmes douces que l’on verse si rarement dans la vie, et dont il semble cependant que le cœur soit toujours chargé, tant elles font de bien en coulant.

Cet instant fut court; et, pendant ce peu de mots, Gondi n’avait cessé de les tirer par leur manteau en disant:

—A cheval! à cheval! messieurs. Eh! pardieu, vous aurez le temps de vous embrasser, si vous êtes si tendres; mais ne vous faites pas arrêter, et songeons à en finir bien vite avec nos bons amis qui arrivent. Nous sommes dans une mauvaise position, avec ces trois gaillards-là en face, les archers pas loin d’ici, et les Espagnols là-haut; il faut tenir tête à trois feux.

Il parlait encore lorsque M. de Launay, se trouvant à soixante pas de là avec ses seconds, choisis dans ses amis plutôt que dans les partisans du Cardinal, embarqua son cheval au petit galop, selon les termes du manège, et, avec toute la précision des leçons qu’on y reçoit, s’avança de très bonne grâce vers ses jeunes adversaires et les salua gravement:

—Messieurs, dit-il, je crois que nous ferions bien de nous choisir et de prendre du champ; car il est question d’attaquer les lignes et il faut que je sois à mon poste.