Un des gentilshommes, qui n’avait rien dit encore, et que l’on pouvait remarquer à la profusion des nœuds de rubans et d’aiguillettes qui couvraient son habit, et à l’ordre de Saint-Michel dont le cordon noir ornait son cou, s’inclina en disant que c’était ainsi que tout sujet fidèle devait parler.

—Pardieu, monsieur de Launay, vous vous trompez fort, dit le maréchal, en qui revint le souvenir de ses ancêtres; les gens de notre sang sont sujets par le cœur, car Dieu nous a fait naître tout aussi bien seigneurs de nos terres que le roi l’est des siennes. Quand je suis venu en France, c’était pour me promener, et suivi de mes gentilshommes et de mes pages. Je m’aperçois que plus nous allons, plus on perd cette idée, et surtout à la cour. Mais voilà un jeune homme qui arrive bien à propos pour m’entendre.

La porte s’ouvrit, en effet, et l’on vit entrer un jeune homme d’une assez belle taille; il était pâle, ses cheveux étaient bruns, ses yeux noirs, son air triste et insouciant: c’était Henri d’Effiat, marquis de Cinq-Mars (nom tiré d’une terre de famille); son costume et son manteau court étaient noirs; un collet de dentelle tombait de son cou jusqu’au milieu de sa poitrine; de petites bottes fortes très évasées et ses éperons faisaient assez de bruit sur les dalles du salon pour qu’on l’entendît venir de loin. Il marcha droit à la maréchale d’Effiat en la saluant profondément, et lui baisa la main.

—Eh bien! Henri, lui dit-elle, vos chevaux sont-ils prêts? A quelle heure partez-vous?

—Après le dîner, sur-le-champ, madame, si vous permettez, dit-il à sa mère avec le cérémonieux respect du temps.

Et, passant derrière elle, il fut saluer M. de Bassompierre, avant de s’asseoir à la gauche de son frère aîné.

—Eh bien, dit le maréchal tout en dînant de fort bon appétit, vous allez partir, mon enfant; vous allez à la cour; c’est un terrain glissant aujourd’hui. Je regrette pour vous qu’il ne soit pas resté ce qu’il était. La cour autrefois n’était autre chose que le salon du roi, où il recevait ses amis naturels; les nobles des grandes maisons, ses pairs, qui lui faisaient visite pour lui montrer leur dévouement et leur amitié, jouaient leur argent avec lui et l’accompagnaient dans ses parties de plaisir, mais ne recevaient rien de lui que la permission de conduire leurs vassaux se faire casser la tête avec eux pour son service. Les honneurs que recevait un homme de qualité ne l’enrichissaient guère, car il les payait de sa bourse; j’ai vendu une terre à chaque grade que j’ai reçu; le titre de colonel général des Suisses m’a coûté quatre cent mille écus, et le baptême du roi actuel me fit acheter un habit de cent mille francs.

—Ah! pour le coup, vous conviendrez, dit en riant la maîtresse de la maison, que rien ne vous y forçait: nous avons entendu parler de la magnificence de votre habit de perles; mais je serais très fâchée qu’il fût encore de mode d’en porter de pareils.

—Ah! madame la marquise, soyez tranquille, ce temps de magnificence ne reviendra plus. Nous faisions des folies, sans doute, mais elles prouvaient notre indépendance; il est clair qu’alors on n’eût pas enlevé au roi des serviteurs que l’amour seul attachait à lui, et dont les couronnes de duc ou de marquis avaient autant de diamants que sa couronne fermée. Il est visible aussi que l’ambition ne pouvait s’emparer de toutes les classes, puisque de semblables dépenses ne pouvaient sortir que des mains riches, et que l’or ne vient que des mines. Les grandes maisons que l’on détruit avec tant d’acharnement n’étaient point ambitieuses, et souvent, ne voulant aucun emploi du gouvernement, tenaient leur place à la cour par leur propre poids, existaient de leur propre être, et disaient comme l’une d’elles: Prince ne daigne, Rohan je suis. Il en était de même de toute famille noble à qui sa noblesse suffisait, et que le roi relevait lui-même en écrivant à l’un de mes amis: L’argent n’est pas chose commune entre gentilshommes comme vous et moi.

—Mais, monsieur le maréchal, interrompit froidement et avec beaucoup de politesse M. de Launay, qui peut-être avait dessein de l’échauffer, cette indépendance a produit aussi bien des guerres civiles et des révoltes comme celles de M. de Montmorency.