Anciennes légendes.

Pour paraître devant le Roi, Cinq-Mars avait été forcé de monter le cheval de l’un des Chevau-légers blessés dans l’affaire, ayant perdu le sien au pied du rempart. Pendant l’espace de temps assez long qu’exigea la sortie des deux Compagnies, il se sentit frapper sur l’épaule et vit en se retournant le vieux Grandchamp tenant en main un cheval gris fort beau.

—Monsieur le marquis veut-il bien monter un cheval qui lui appartienne? dit-il. Je lui ai mis la selle et la housse de velours brodée en or qui étaient restées dans le fossé. Hélas! mon Dieu! quand je pense qu’un Espagnol aurait fort bien pu la prendre, ou même un Français; car, dans ce temps-ci, il y a tant de gens qui prennent tout ce qu’ils trouvent comme leur appartenant; et puis, comme dit le proverbe: Ce qui tombe dans le fossé est pour le soldat. Ils auraient pu prendre aussi, quand j’y pense, ces quatre cents écus en or que M. le Marquis, soit dit sans reproche, avait oubliés dans les fontes de ses pistolets. Et les pistolets, quels pistolets! Je les avais achetés en Allemagne, et les voici encore aussi bons et avec une détente aussi parfaite que dans ce temps-là. C’était bien assez d’avoir fait tuer le pauvre petit cheval noir qui était né en Angleterre, aussi vrai que je le suis à Tours en Touraine; fallait-il encore exposer des objets précieux à passer à l’ennemi?

Tout en faisant ses doléances, ce brave homme achevait de seller le cheval gris; la colonne était longue à défiler, et, ralentissant ses mouvements, il fit une attention scrupuleuse à la longueur des sangles et aux ardillons de chaque boucle de la selle, se donnant par là le temps de continuer ses discours.

—Je vous demande bien pardon, monsieur, si je suis un peu long, c’est que je me suis foulé tant soit peu le bras en relevant M. de Thou, qui lui-même relevait monsieur le marquis pendant la grande culbute.

—Comment! tu es venu là, vieux fou! dit Cinq-Mars: ce n’est pas ton métier; je t’ai dit de rester au camp.

—Oh! quant à ce qui est de rester au camp, c’est différent, je ne sais pas rester là; et, quand il se tire un coup de mousquet, je serais malade si je n’en voyais pas la lumière. Pour mon métier, c’est bien le mien d’avoir soin de vos chevaux, et vous êtes dessus, monsieur. Croyez-vous que, si je l’avais pu, je n’aurais pas sauvé les jours de cette pauvre petite bête noire qui est là-bas dans le fossé. Ah! comme je l’aimais, monsieur! un cheval qui a gagné trois prix de course dans sa vie! Quand j’y pense, cette vie-là a été trop courte pour tous ceux qui savaient l’aimer comme moi. Il ne se laissait donner l’avoine que par son Grandchamp, et il me caressait avec sa tête dans ce moment-là; et la preuve, c’est le bout de l’oreille gauche qu’il m’a emporté un jour, ce pauvre ami; mais ce n’était pas qu’il voulût me faire du mal, au contraire. Il fallait voir comme il hennissait de colère quand un autre l’approchait; il a cassé la jambe à Jean à cause de cela, ce bon animal; je l’aimais tant! Aussi, quand il est tombé, je le soutenais d’une main, M. de Locmaria de l’autre. J’ai bien cru d’abord que lui et ce monsieur allaient se relever; mais malheureusement il n’y en a qu’un qui soit revenu en vie, et c’était celui que je connaissais le moins. Vous avez l’air d’en rire, de ce que je dis sur votre cheval, monsieur; mais vous oubliez qu’en temps de guerre le cheval est l’âme du cavalier, oui, monsieur, son âme, car, qui est-ce qui épouvante l’infanterie! c’est le cheval. Ce n’est certainement point l’homme qui, une fois lancé, n’y fait guère plus qu’une botte de foin. Qui est-ce qui fait bien des actions que l’on admire! c’est encore le cheval! Et quelquefois son maître voudrait être bien loin, qu’il se trouve malgré lui victorieux et récompensé, tandis que le pauvre animal n’y gagne que des coups. Qui est-ce qui gagne des prix à la course? c’est le cheval, qui ne soupe guère mieux qu’à l’ordinaire, tandis que son maître met l’or dans sa poche, et il est envié de ses amis et considéré de tous les seigneurs comme s’il avait couru lui-même. Qui est-ce qui chasse le chevreuil et qui n’en met pas un pauvre petit morceau sous sa dent? c’est encore le cheval! tandis qu’il arrive quelquefois qu’on le mange lui-même, ce pauvre animal; et, dans une campagne avec M. le maréchal, il m’est arrivé... Mais qu’avez-vous donc, monsieur le marquis? vous pâlissez...

—Serre-moi la jambe avec quelque chose, un mouchoir, une courroie, ou ce que tu voudras, car je sens une douleur brûlante; je ne sais ce que c’est.

—Votre botte est coupée, monsieur, et ce pourrait bien être quelque balle; mais le plomb est ami de l’homme.

—Il me fait cependant bien mal!