Il entrait dans son caractère d’être toujours avec les autres tel qu’ils se montraient dans leurs relations avec lui, et cette rudesse le rendit de fer.
—Voilà un fier gaillard, monsieur, dit Grandchamp; à votre place certainement M. le maréchal l’aurait laissé sur son échelle. Allons, Louis, Étienne, Germain, venez garder les prisonniers de monsieur et les conduire; voilà une jolie acquisition que nous faisons là; si cela nous porte bonheur, j’en serai bien étonné.
Cinq-Mars, souffrant un peu du mouvement de son cheval, se mit en marche assez lentement pour ne pas dépasser ces hommes à pied; il suivit de loin la colonne des Compagnies qui s’éloignaient à la suite du Roi, et songeait à ce que ce prince pouvait lui vouloir dire. Un rayon d’espoir lui fit voir l’image de Marie de Mantoue dans l’éloignement, et il eut un instant de calme dans les pensées. Mais tout son avenir était dans ce seul mot: plaire au Roi; il se mit à réfléchir à tout ce qu’il a d’amer.
En ce moment il vit arriver son ami de Thou, qui, inquiet de ce qu’il était resté en arrière, le cherchait dans la plaine, et accourait pour le secourir s’il l’eût fallu.
—Il est tard, mon ami, la nuit s’approche; vous vous êtes arrêté bien longtemps; j’ai craint pour vous. Qui amenez-vous donc? Pourquoi vous êtes-vous arrêté? Le Roi va vous demander bientôt.
Telles étaient les questions rapides du jeune conseiller, que l’inquiétude avait fait sortir de son calme accoutumé, ce que n’avait pu faire le combat.
—J’étais un peu blessé; j’amène un prisonnier, et je songeais au Roi. Que peut-il me vouloir, mon ami? Que faut-il faire s’il veut m’approcher du trône? il faudra plaire. A cette idée, vous l’avouerai-je? je suis tenté de fuir, et j’espère que je n’aurai pas l’honneur fatal de vivre près de lui. Plaire! que ce mot est humiliant! obéir ne l’est pas autant. Un soldat s’expose à mourir, et tout est dit. Mais que de souplesse, de sacrifices de son caractère, que de compositions avec sa conscience, que de dégradations de sa pensée dans la destinée d’un courtisan! Ah! de Thou, mon cher de Thou! je ne suis pas fait pour la cour, je le sens, quoique je ne l’aie vue qu’un instant; j’ai quelque chose de sauvage au fond du cœur, que l’éducation n’a poli qu’à la surface. De loin, je me suis cru propre à vivre dans ce monde tout-puissant, je l’ai même souhaité, guidé par un projet bien chéri de mon cœur; mais je recule au premier pas; la vue du Cardinal m’a fait frémir; le souvenir du dernier de ses crimes auquel j’assistai m’a empêché de lui parler; il me fait horreur, je ne le pourrai jamais. La faveur du Roi a aussi je ne sais quoi qui m’épouvante, comme si elle devait m’être funeste.
—Je suis heureux de vous voir cet effroi: il vous sera salutaire peut-être, reprit de Thou en cheminant. Vous allez entrer en contact et en commerce avec la Puissance; vous ne la sentirez pas, vous allez la toucher; vous verrez ce qu’elle est, et par quelle main la foudre est portée. Hélas! fasse le ciel qu’elle ne vous brûle pas! Vous assisterez peut-être à ces conseils où se règle la destinée des nations; vous verrez, vous ferez naître ces caprices d’où sortent les guerres sanglantes, les conquêtes et les traités; vous tiendrez dans votre main la goutte d’eau qui enfante les torrents. C’est d’en haut qu’on apprécie bien les choses humaines, mon ami; il faut avoir passé sur les points élevés pour connaître la petitesse de celles que nous voyons grandes.
—Eh! si j’en étais là, j’y gagnerais du moins cette leçon dont vous parlez, mon ami; mais ce Cardinal, cet homme auquel il me faut avoir une obligation, cet homme que je connais trop par son œuvre, que sera-t-il pour moi?
—Un ami, un protecteur, sans doute, répondit de Thou.