—Dieu a eu plus de bonté pour vous que vos imprudences ne le méritaient peut-être, Marie; il vous a sauvée d’un grand péril; vous aviez voulu faire de grands sacrifices, mais heureusement ils ne se sont pas accomplis comme vous l’aviez cru. L’innocence vous a sauvée de l’amour; vous êtes comme une personne qui, croyant se donner un poison mortel, n’aurait pris qu’une eau pure et sans danger.
—Hélas! madame, que voulez-vous me dire? Ne suis-je pas assez malheureuse?
—Ne m’interrompez pas, dit la Reine; vous allez voir avec d’autres yeux votre position présente. Je ne veux point vous accuser d’ingratitude envers le Cardinal; j’ai trop de raisons de ne pas l’aimer! j’ai moi-même vu naître la conjuration. Cependant vous pourriez, ma chère, vous rappeler qu’il fut le seul en France à vouloir, contre l’avis de la Reine-mère et de la cour, la guerre du duché de Mantoue, qu’il arracha à l’Empire et à l’Espagne et rendit au duc de Nevers votre père; ici, dans ce château même de Saint-Germain, fut signé le traité qui renversait le duc de Guastalla[22]. Vous étiez bien jeune alors... On a dû vous l’apprendre pourtant. Voici toutefois que, par amour uniquement (je veux le croire comme vous), un jeune homme de vingt-deux ans est prêt à le faire assassiner...
—Oh! madame, il en est incapable. Je vous jure qu’il l’a refusé...
—Je vous ai priée, Marie, de me laisser parler. Je sais qu’il est généreux et loyal; je veux croire que, contre l’usage de notre temps, il ait assez de modération pour ne pas aller jusque-là, et le tuer froidement, comme le chevalier de Guise a tué le vieux baron de Luz, dans la rue. Mais sera-t-il le maître de l’empêcher s’il le fait prendre à force ouverte? c’est ce que nous ne pouvons savoir plus que lui! Dieu seul sait l’avenir. Du moins est-il sûr que pour vous il l’attaque, et, pour le renverser, prépare la guerre civile, qui éclate peut-être à l’heure même où nous parlons, une guerre sans succès! De quelque manière qu’elle tourne, il ne peut réussir qu’à faire du mal, car Monsieur va abandonner la conjuration.
—Quoi! madame...
—Ecoutez-moi, vous dis-je, j’en suis certaine, je n’ai pas besoin de m’expliquer davantage. Que fera le Grand-Ecuyer? Le Roi, il l’a bien jugé, est allé consulter le Cardinal. Le consulter, c’est lui céder; mais le traité d’Espagne a été signé: s’il est découvert, que fera seul M. de Cinq-Mars? Ne tremblez pas ainsi, nous le sauverons, nous sauverons ses jours, je vous le promets; il en est temps... j’espère...
—Ah! madame, vous espérez! je suis perdue! s’écria Marie affaiblie et s’évanouissant à moitié.
—Asseyons-nous, dit la Reine.
Et, se plaçant près de Marie, à l’entrée de la chambre, elle poursuivit: