CHAPITRE XXIV

LE TRAVAIL

Peu d’espérance doiuent auoir les pauures et menues gens au fait de ce monde, puisque si grand Roy a tant souffert et tant trauaillé.

Philippe de Comines.

Un soir, devant Perpignan, il se passa une chose inaccoutumée. Il était dix heures et tout dormait. Les opérations lentes et presque suspendues du siège avaient engourdi le camp et la ville. Chez les Espagnols on s’occupait peu des Français, toutes les communications étant libres vers la Catalogne, comme en temps de paix; et dans l’armée française tous les esprits étaient travaillés par cette secrète inquiétude qui annonce les grands événements. Cependant tout était calme en apparence; on n’entendait que le bruit des pas mesurés des sentinelles. On ne voyait, dans la nuit sombre, que la petite lumière rouge de la mèche toujours fumante de leurs fusils, lorsque tout à coup les trompettes des Mousquetaires, des Chevau-légers et des Gens d’armes sonnèrent presque en même temps le boute selle et à cheval. Tous les factionnaires crièrent aux armes, et on vit les sergents de bataille, portant des flambeaux, aller de tente en tente, une longue pique à la main, pour réveiller les soldats, les ranger en ligne et les compter. De longs pelotons marchaient dans un sombre silence, circulaient dans les rues du camp et venaient prendre leur place de bataille; on entendait le choc des bottes pesantes et le bruit du trot des escadrons, annonçant que la cavalerie faisait les mêmes dispositions. Après une demi-heure de mouvements, les bruits cessèrent, les flambeaux s’éteignirent et tout rentra dans le calme; seulement l’armée était debout.

Des flambeaux intérieurs faisaient briller comme une étoile l’une des dernières tentes du camp; on distinguait, en approchant, cette petite pyramide blanche et transparente; sur sa toile se dessinaient deux ombres qui allaient et venaient. Dehors plusieurs hommes à cheval attendaient; dedans étaient de Thou et Cinq-Mars.

A voir ainsi levé et armé à cette heure le pieux et sage de Thou, on l’aurait pris pour un des chefs de la révolte. Mais en examinant de plus près sa contenance sévère et ses regards mornes, on aurait compris bientôt qu’il la blâmait et s’y laissait conduire et compromettre par une résolution extraordinaire qui l’aidait à surmonter l’horreur qu’il avait de l’entreprise en elle-même. Depuis le jour où Henri d’Effiat lui avait ouvert son cœur et confié tout son secret, il avait vu clairement que toute remontrance était inutile auprès d’un jeune homme aussi fortement résolu. Il avait même compris plus que M. de Cinq-Mars ne lui avait dit, il avait vu dans l’union secrète de son ami avec la princesse Marie un de ces liens d’amour dont les fautes mystérieuses et fréquentes, les abandons voluptueux et involontaires, ne peuvent être trop tôt épurés par les publiques bénédictions. Il avait compris ce supplice impossible à supporter plus longtemps d’un amant, maître adoré de cette jeune personne, et qui chaque jour était condamné à paraître devant elle en étranger et à recevoir les confidences politiques des mariages que l’on préparait pour elle. Le jour où il avait reçu son entière confession, il avait tout tenté pour empêcher Cinq-Mars d’aller dans ses projets jusqu’à l’alliance étrangère. Il avait évoqué les plus graves souvenirs et les meilleurs sentiments, sans autre résultat que de rendre plus rude vis-à-vis de lui la résolution invincible de son ami. Cinq-Mars, on s’en souvient, lui avait dit durement: «Eh! vous ai-je prié de prendre part à la conjuration?» et lui, il n’avait voulu promettre que de ne pas le dénoncer, et il avait rassemblé toutes ses forces contre l’amitié pour dire: «N’attendez rien de plus de ma part si vous signez ce traité.» Cependant Cinq-Mars avait signé le traité, et de Thou était encore là, près de lui.

L’habitude de discuter familièrement les projets de son ami les lui avait peut-être rendus moins odieux; son mépris pour les vices du Cardinal-Duc, son indignation de l’asservissement des Parlements, auxquels tenait sa famille, et de la corruption de la justice; les noms puissants et surtout les nobles caractères des personnages qui dirigeaient l’entreprise, tout avait contribué à adoucir sa première et douloureuse impression. Ayant une fois promis le secret à M. de Cinq-Mars, il se considérait comme pouvant accepter en détail toutes les confidences secondaires; et, depuis l’événement fortuit qui l’avait compromis chez Marion de Lorme parmi les conjurés, il se regardait comme lié par l’honneur avec eux, et engagé à un silence inviolable. Depuis ce temps il avait vu Monsieur, le duc de Bouillon et Fontrailles; ils s’étaient accoutumés à parler devant lui sans crainte, et lui à les entendre sans colère. A présent les dangers de son ami l’entraînaient dans leur tourbillon comme un aimant invincible. Il souffrait dans sa conscience; mais il suivait Cinq-Mars partout où il allait, sans vouloir, par délicatesse excessive, hasarder désormais une seule réflexion qui eût pu ressembler à une crainte personnelle. Il avait donné sa vie tacitement, et eût jugé indigne de tous deux de faire signe de la vouloir reprendre.

Le Grand-Écuyer était couvert de sa cuirasse, armé, et chaussé de larges bottes. Un énorme pistolet était posé sur sa table, entre deux flambeaux, avec sa mèche allumée; une montre pesante dans sa boîte de cuivre devant le pistolet. De Thou, couvert d’un manteau noir, se tenait immobile, les bras croisés; Cinq-Mars se promenait, les bras derrière le dos, regardant de temps à autre l’aiguille trop lente à son gré; il entr’ouvrit sa tente et regarda le ciel, puis revint:

—Je ne vois pas mon étoile en haut, dit-il, mais n’importe! elle est là, dans mon cœur.