Mourir sans vider mon carquois!
Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
Ces bourreaux barbouilleurs de lois!
André Chénier.
Parmi ces vieux châteaux dont la France se dépouille à regret chaque année, comme des fleurons de sa couronne, il y en avait un d’un aspect sombre et sauvage sur la rive gauche de la Saône. Il semblait une sentinelle formidable placée à l’une des portes de Lyon, et tenait son nom de l’énorme rocher de Pierre-Encise, qui s’élève à pic comme une sorte de pyramide naturelle, et dont la cime, recourbée sur la route et penchée jusque sur le fleuve, se réunissait jadis, dit-on, à d’autres roches que l’on voit sur la rive opposée, formant comme l’arche naturelle d’un pont; mais le temps, les eaux et la main des hommes n’ont laissé debout que le vieux amas de granit qui servait de piédestal à la forteresse, détruite aujourd’hui. Les archevêques de Lyon l’avaient élevée autrefois, comme seigneurs temporels de la ville, et y faisaient leur résidence; depuis, elle devint place de guerre, et, sous Louis XIII, une prison d’État. Une seule tour colossale, où le jour ne pouvait pénétrer que par trois longues meurtrières, dominait l’édifice; et quelques bâtiments irréguliers l’entouraient de leurs épaisses murailles, dont les lignes et les angles suivaient les formes de la roche immense et perpendiculaire.
Ce fut là que le Cardinal de Richelieu, avare de sa proie, voulut bientôt incarcérer et conduire lui-même ses jeunes ennemis. Laissant Louis le précéder à Paris, il les enleva de Narbonne, les traînant à sa suite pour orner son dernier triomphe, et venant prendre le Rhône à Tarascon, presque à son embouchure, comme pour prolonger ce plaisir de la vengeance que les hommes ont osé nommer celui des dieux; étalant aux yeux des deux rives le luxe de sa haine, il remonta le fleuve avec lenteur sur des barques à rames dorées et pavoisées de ses armoiries et de ses couleurs, couché dans la première et remorquant ses deux victimes dans la seconde, au bout d’une longue chaîne.
Souvent le soir, lorsque la chaleur était passée, les deux nacelles étaient dépouillées de leur tente, et l’on voyait dans l’une Richelieu, pâle et décharné, assis sur la poupe; dans celle qui suivait, les deux jeunes prisonniers, debout, le front calme, appuyés l’un sur l’autre, et regardant s’écouler les flots rapides du fleuve. Jadis les soldats de César, qui campèrent sur ces mêmes bords, eussent cru voir l’inflexible batelier des enfers conduisant les ombres amies de Castor et Pollux: des chrétiens n’eurent pas même l’audace de réfléchir et d’y voir un prêtre menant ses deux ennemis au bourreau: c’était le premier ministre qui passait.
En effet, il passa, les laissant en garde à cette ville même où les conjurés avaient proposé de le faire périr. Il aimait à se jouer ainsi, en face, de la destinée, et à planter un trophée où elle avait voulu mettre sa tombe.
«Il se faisait tirer, dit un journal manuscrit de cette année, contre-mont la rivière du Rhône, dans un bateau où l’on avait bâti une chambre de bois, tapissée de velours rouge cramoisi à feuillages, le fond étant d’or. Dans le bateau, il y avait une antichambre de même façon; à la proue et à l’arrière du bateau, il y avait quantité de soldats de ses gardes portant la casaque écarlate, en broderie d’or, d’argent et de soie, ainsi que beaucoup de seigneurs de marque. Son Éminence était dans un lit garni de taffetas de pourpre. Monseigneur le cardinal Bigny et messeigneurs les évêques de Nantes et de Chartres y étaient avec quantité d’abbés et de gentilshommes en d’autres bateaux. Au-devant du sien, une frégate faisait la découverte des passagers, et après montait un autre bateau chargé d’arquebusiers et d’officiers pour les commander. Lorsqu’on abordait en quelque île, on mettait des soldats en icelle, pour voir s’il y avait des gens suspects; et n’y en rencontrant point, ils en gardaient les bords, jusques à ce que deux bateaux qui suivaient eussent passé; ils étaient remplis de noblesse et de soldats bien armés.
«Et après venait le bateau de Son Eminence, à la queue duquel était attaché un petit bateau dans lequel étaient MM. de Thou et Cinq-Mars, gardés par un exempt des gardes du Roi et douze gardes de Son Eminence. Après les bateaux venaient trois barques où étaient les hardes et la vaisselle d’argent de Son Eminence, avec plusieurs gentilshommes et soldats.
«Sur le bord du Rhône, en Dauphiné, marchaient deux compagnies de chevau-légers, et autant sur le bord du côté du Languedoc et Vivarais; il y avait un très beau régiment de gens de pied qui entrait dans les villes où Son Eminence devait entrer ou coucher. Il y avait plaisir d’ouïr les trompettes qui jouaient en Dauphiné avec les réponses de celles du Vivarais, et les redits des échos de nos rochers; on eût dit que tout jouait à mieux faire.»