Puis tout à coup il se retira brusquement, en portant la main à ses yeux, comme ébloui par une vision du ciel...

—Brou... brr... brr... dit-il en secouant la tête et se passant la main sur le visage... Tout cela est un enfantillage: cela me gagnerait si j’y pensais... Ces idées-là peuvent être bonnes, comme l’opium pour calmer...

Mais il ne s’agit pas de cela: dites oui ou non.

—Non, dit Cinq-Mars, le jetant à la porte par l’épaule; je ne veux point de la vie et ne me repens pas d’avoir perdu une seconde fois de Thou, car il n’en aurait pas voulu au prix d’un assassinat: et quand il s’est livré à Narbonne, ce n’était pas pour reculer à Lyon.

—Réveillez-le donc car voici les juges, dit d’une voix aigre et riante le capucin furieux.

En ce moment entrèrent, à la lueur des flambeaux et précédés par un détachement de Gardes écossaises, quatorze juges vêtus de leurs longues robes, et dont on distinguait mal les traits. Ils se rangèrent et s’assirent en silence à droite et à gauche de la vaste chambre; c’étaient les commissaires délégués par le Cardinal-Duc pour cette sombre et solennelle affaire.—Tous hommes sûrs et de confiance pour le Cardinal de Richelieu, qui, de Tarascon, les avait choisis et inscrits. Il avait voulu que le chancelier Séguier vînt à Lyon lui-même, pour éviter, dit-il dans les instructions ou ordres qu’il envoie au Roi Louis XIII par Chavigny, «pour éviter toutes les accroches qui arriveront s’il n’y est point. M. Marillac, ajoutait-il, fut à Nantes au procès de Chalais. M. de Château-Neuf, à Toulouse, à la mort de M. de Montmorency; et M. de Bellièvre, à Paris, au procès de M. de Biron. L’autorité et l’intelligence qu’ont ces messieurs des formes de justice est tout à fait nécessaire.»

Le chancelier Séguier vint donc à la hâte; mais en ce moment on annonça qu’il avait ordre de ne point paraître, de peur d’être influencé par le souvenir de son ancienne amitié pour le prisonnier, qu’il ne vit que seul à seul. Les commissaires et lui avaient d’abord, et rapidement, reçu les lâches dépositions du duc d’Orléans, à Villefranche, en Beaujolais, puis à Vivey[33], à deux lieues de Lyon, où ce triste prince avait eu ordre de se rendre, tout suppliant et tremblant au milieu de ses gens, qu’on lui laissait par pitié, bien surveillé par les Gardes françaises et suisses. Le Cardinal avait fait dicter à Gaston son rôle et ses réponses mot pour mot; et, moyennant cette docilité, on l’avait exempté en forme des confrontations trop pénibles avec MM. de Cinq-Mars et de Thou. Ensuite le chancelier et les commissaires avaient préparé M. de Bouillon, et, forts de leur travail préliminaire, venaient tomber de tout leur poids sur les jeunes coupables que l’on ne voulait pas sauver.—L’histoire ne nous a conservé que les noms des conseillers d’État qui accompagnèrent Pierre Séguier, mais non ceux des autres commissaires, dont il est seulement dit qu’ils étaient six du Parlement de Grenoble et deux présidents. Le rapporteur conseiller d’État Laubardemont, qui les avait dirigés en tout, était à leur tête. Joseph leur parla souvent à l’oreille avec une politesse révérencieuse, tout en regardant en dessous Laubardemont avec une ironie féroce.

Il fut convenu que le fauteuil servirait de sellette, et l’on se tut pour écouter la réponse du prisonnier.

Il parla d’une voix douce et calme.

—Dites à M. le chancelier que j’aurais le droit d’en appeler au Parlement de Paris et de récuser mes juges, parce qu’il y a parmi eux deux de mes ennemis, et à leur tête un de mes amis, M. Séguier lui-même, que j’ai conservé dans sa charge; mais je vous épargnerai bien des peines, Messieurs, en me reconnaissant coupable de toute la conjuration, par moi seul conçue et ordonnée. Ma volonté est de mourir. Je n’ai donc rien à ajouter pour moi; mais, si vous voulez être justes, vous laisserez la vie à celui que le Roi même a nommé le plus honnête homme de France, et qui ne meurt que pour moi.