L’abbé saisit aussitôt la main de chacun des deux amis, et les entraîna du côté de la terrasse où ils avaient d’abord attaché leurs regards.
—Ecoutez-moi tous deux, leur dit-il: apprenez qu’aucun des conjurés n’a voulu de la retraite que vous leur assuriez; ils sont tous accourus à Lyon, travestis en grand nombre; ils ont versé dans la ville assez d’or pour n’être pas trahis; ils veulent tenter un coup de main pour vous délivrer. Le moment choisi est celui où l’on vous conduira au supplice; le signal sera votre chapeau que vous mettrez sur votre tête quand il faudra commencer.
Le bon abbé, moitié pleurant, moitié souriant par espoir, raconta que, lors de l’arrestation de son élève, il était accouru à Paris; qu’un tel secret enveloppait toutes les actions du Cardinal, que personne n’y savait le lieu de la détention du Grand-Ecuyer; beaucoup le disaient exilé; et, lorsque l’on avait su l’accommodement de Monsieur et du duc de Bouillon avec le Roi, on n’avait plus douté que la vie des autres ne fût assurée, et l’on avait cessé de parler de cette affaire, qui compromettait peu de personnes, n’ayant pas eu d’exécution. On s’était même en quelque sorte réjoui dans Paris de voir la ville de Sedan et son territoire ajoutés au royaume, en échange des lettres d’abolition accordées à M. de Bouillon reconnu innocent, comme Monsieur; que le résultat de tous les arrangements avait fait admirer l’habileté du Cardinal et sa clémence envers les conspirateurs, qui, disait-on, avaient voulu sa mort. On faisait même courir le bruit qu’il avait fait évader Cinq-Mars et de Thou, s’occupant généreusement de leur retraite en pays étranger, après les avoir fait arrêter courageusement au milieu du camp de Perpignan.
A cet endroit du récit, Cinq-Mars ne put s’empêcher d’oublier sa résignation; et, serrant la main de son ami:
—Arrêter! s’écria-t-il; faut-il renoncer même à l’honneur de nous être livrés volontairement? Faut-il tout sacrifier, jusqu’à l’opinion de la postérité?
—C’était encore là une vanité, reprit de Thou en mettant le doigt sur sa bouche; mais chut! écoutons l’abbé jusqu’au bout.
Le gouverneur, ne doutant pas que le calme des deux jeunes gens ne vînt de la joie qu’ils ressentaient de leur fuite assurée, et voyant que le soleil avait à peine encore dissipé les vapeurs du matin, se livra sans contrainte à ce plaisir involontaire qu’éprouvent les vieillards en racontant des événements nouveaux, ceux mêmes qui doivent affliger. Il leur dit toutes ses peines infructueuses pour découvrir la retraite de son élève, ignorée de la cour et de la ville, où l’on n’osait pas même prononcer son nom dans les asiles les plus secrets. Il n’avait appris l’emprisonnement à Pierre-Encise que par la Reine elle-même, qui avait daigné le faire venir et le charger d’en avertir la maréchale d’Effiat et tous les conjurés, afin qu’ils tentassent un effort désespéré pour délivrer leur jeune chef. Anne d’Autriche avait même osé envoyer beaucoup de gentilshommes d’Auvergne et de la Touraine à Lyon pour aider à ce dernier coup.
—La bonne Reine! dit-il, elle pleurait beaucoup lorsque je la vis, et disait qu’elle donnerait tout ce qu’elle possède pour vous sauver; elle se faisait beaucoup de reproches d’une lettre, je ne sais quelle lettre. Elle parlait du salut de la France, mais ne s’expliquait pas. Elle me dit qu’elle vous admirait et vous conjurait de vous sauver, ne fût-ce que par pitié pour elle, à qui vous laisseriez des remords éternels.
—N’a-t-elle rien dit de plus? interrompit de Thou, qui soutenait Cinq-Mars pâlissant.
—Rien de plus, dit le vieillard.