Il est arrivé souvent que le même événement qui faisait couler des larmes dans le palais des rois a répandu l’allégresse au dehors; car le peuple croit toujours que la joie habite avec les fêtes. Il y eut cinq jours de réjouissances pour le retour du ministre, et chaque soir, sous les fenêtres du Palais-Cardinal et sous celles du Louvre, se pressaient les habitants de Paris; les dernières émeutes les avaient, pour ainsi dire, mis en goût pour les mouvements publics; ils couraient d’une rue à l’autre avec une curiosité quelquefois insultante et hostile, tantôt marchant en processions silencieuses, tantôt poussant de longs éclats de rire ou des huées prolongées dont on ignorait le sens. Des bandes de jeunes hommes se battaient dans les carrefours et dansaient en rond sur les places publiques, comme pour manifester quelque espérance inconnue de plaisir et quelque joie insensée qui serrait le cœur. Il était remarquable que le silence le plus triste régnait justement dans les lieux que les ordres du ministre avaient préparés pour les réjouissances, et que l’on passait avec dédain devant les façades illuminées de son palais. Si quelques voix s’élevaient, c’était pour lire et relire sans cesse avec ironie les légendes et les inscriptions dont l’idiote flatterie de quelques écrivains obscurs avait entouré le portrait du Cardinal-Duc. L’une de ces images était gardée par des arquebusiers qui ne la garantissaient pas des pierres que lui lançaient de loin des mains inconnues. Elle représentait le Cardinal généralissime portant un casque entouré de lauriers. On lisait au-dessus:
Grand Duc! c’est justement que la France t’honore;
Ainsi que le dieu Mars dans Paris on t’adore[38].
Ces belles choses ne persuadaient pas au peuple qu’il fût heureux; et en effet il n’adorait pas plus le Cardinal que le dieu Mars, mais il acceptait ses fêtes à titre de désordre. Tout Paris était en rumeur, et des hommes à longue barbe, portant des torches, des pots remplis de vin et des verres d’étain qu’ils choquaient à grand bruit, se tenaient sous le bras et chantaient à l’unisson, avec des voix rudes et grossières, une ancienne ronde de la Ligue:
Reprenons la danse,
Allons, c’est assez:
Le printemps commence,
Les Rois sont passés.
Prenons quelque trève,
Nous sommes lassés;
Les Rois de la fève
Nous ont harassés.
Allons, Jean du Mayne,
Les Rois sont passés[39].
Les bandes effrayantes qui hurlaient ces paroles traversèrent les quais et le Pont-Neuf, froissant, contre les hautes maisons qui les couvraient alors, quelques bourgeois paisibles, attirés par la curiosité. Deux jeunes gens enveloppés dans des manteaux furent jetés l’un contre l’autre et se reconnurent à la lueur d’une torche placée au pied de la statue de Henri IV, nouvellement élevée, sous laquelle ils se trouvaient.
—Quoi! encore à Paris, monsieur? dit Corneille à Milton; je vous croyais à Londres.
—Entendez-vous ce peuple, monsieur? l’entendez-vous? quel est ce refrain terrible:
Les Rois sont passés?