—Ah! mon Dieu! que me dites-vous?
—Sais-tu combien il en a perdu? poursuivit la Reine d’une voix plus basse et regardant ses yeux comme pour y lire toute sa pensée et y faire entrer la sienne; sais-tu la fin de ses favoris? T’a-t-on conté l’exil de Baradas, celui de Saint-Simon, le couvent de Mlle de La Fayette, la honte de Mme de Hautefort, la mort de M. de Chalais, un enfant, le plus jeune et le premier de tous ceux qui furent suppliciés, proscrits ou empoisonnés, tous ont disparu sous un souffle, par un seul ordre de Richelieu à son maître, et, sans cette faveur que tu prends pour de l’amitié, leur vie eût été paisible; mais cette faveur est mortelle, c’est un poison. Tiens, vois cette tapisserie qui représente Sémêlé; les favoris de Louis XIII ressemblent à cette femme; son attachement dévore comme ce feu qui l’éblouit et la brûle.
Mais la jeune duchesse n’était plus en état d’entendre la Reine; elle continuait à fixer sur elle de grands yeux noirs, qu’un voile de larmes obscurcissaient; ses mains tremblaient dans celles d’Anne d’Autriche, et une agitation convulsive faisait frémir ses lèvres.
—Je suis bien cruelle, n’est-ce pas, Marie? poursuivit la Reine avec une voix d’une douceur extrême et en la caressant comme un enfant dont on veut tirer un aveu; oh! oui, sans doute, je suis bien méchante, notre cœur est bien gros; vous n’en pouvez plus, mon enfant. Allons, parlez-moi; où en êtes-vous avec M. de Cinq-Mars?
A ce mot, la douleur se fit un passage, et, toujours à genoux aux pieds de la Reine, Marie versa à son tour sur le sein de cette bonne princesse un déluge de pleurs avec des sanglots enfantins et des mouvements si violents dans sa tête et ses belles épaules, qu’il semblait que son cœur dût se briser. La Reine attendit longtemps la fin de ce premier mouvement en la berçant dans ses bras comme pour apaiser sa douleur, et répétant souvent:—Ma fille, allons, ma fille, ne t’afflige pas ainsi!
—Ah! madame, s’écria-t-elle, je suis bien coupable envers vous; mais je n’ai pas compté sur ce cœur-là! J’ai eu bien tort, j’en serai peut-être bien punie! Mais, hélas! comment aurais-je osé vous parler, madame? Ce n’était pas d’ouvrir mon âme qui m’était difficile; c’était de vous avouer que j’avais besoin d’y faire lire.
La Reine réfléchit un moment, comme pour rentrer en elle-même, en mettant son doigt sur ses lèvres.
—Vous avez raison, reprit-elle ensuite, vous avez bien raison, Marie, c’est toujours le premier mot qu’il est difficile de nous dire, et cela nous perd souvent: mais il le faut, et, sans cette étiquette, on serait bien près de manquer de dignité. Ah! qu’il est difficile de régner! Aujourd’hui, voilà que je veux descendre dans votre cœur, et j’arrive trop tard pour vous faire du bien.
Marie de Mantoue baissa la tête sans répondre.
—Faut-il vous encourager à parler? reprit la Reine; faut-il vous rappeler que je vous ai presque adoptée comme ma fille aînée; qu’après avoir cherché à vous faire épouser le frère du Roi je vous préparais le trône de Pologne? faut-il plus, Marie? Oui, il faut plus; je le ferai pour toi: si ensuite tu ne me fais pas connaître tout ton cœur, je t’ai mal jugée. Ouvre de ta main cette cassette d’or: voici la clef; ouvre-la hardiment, ne tremble pas comme moi.