Marie se recueillit un moment et dit:

—Rien ne fut plus simple, madame, que notre attachement. J’habitais, vous le savez, le vieux château de Chaumont, chez la maréchale d’Effiat, mère de M. de Cinq-Mars. Je m’y étais retirée pour pleurer mon père, et bientôt il arriva qu’il eut lui-même à regretter le sien. Dans cette nombreuse famille affligée, je ne vis que sa douleur qui fut aussi profonde que la mienne: tout ce qu’il disait je l’avais déjà pensé, et lorsque nous vînmes à nous parler de nos peines, nous les trouvâmes toutes semblables. Comme j’avais été la première malheureuse, je me connaissais mieux en tristesse, et j’essayais de le consoler en lui disant ce que j’avais souffert, de sorte qu’en me plaignant il s’oubliait. Ce fut le commencement de notre amour, qui, vous le voyez, naquit presque entre deux tombeaux.

—Dieu veuille, ma chère, qu’il ait une fin heureuse! dit la Reine.

—Je l’espère, madame, puisque vous priez pour moi, poursuivit Marie; d’ailleurs, tout me sourit à présent; mais alors j’étais bien malheureuse! La nouvelle arriva un jour au château que le Cardinal appelait M. de Cinq-Mars à l’armée; il me sembla que l’on m’enlevait encore une fois l’un des miens, et pourtant nous étions étrangers. Mais M. de Bassompierre ne cessait de parler de batailles et de mort; je me retirais chaque soir toute troublée, et je pleurais dans la nuit. Je crus d’abord que mes larmes coulaient encore pour le passé; mais je m’aperçus que c’était pour l’avenir, et je sentis bien que ce ne pouvait plus être les mêmes pleurs, puisque je désirais les cacher.

Quelque temps se passa dans l’attente de ce départ; je le voyais tous les jours, et je le plaignais de partir, parce qu’il me disait à chaque instant qu’il aurait voulu vivre éternellement, comme dans ce temps-là, dans son pays et avec nous. Il fut ainsi sans ambition jusqu’au jour de son départ, parce qu’il ne savait pas s’il était... je n’ose dire à Votre Majesté...

Marie, rougissant, baissait des yeux humides en souriant...

—Allons, dit la Reine, s’il était aimé, n’est-ce pas?

—Et le soir, madame, il partit ambitieux.

—On s’en est aperçu, en effet. Mais enfin il partit, dit Anne d’Autriche soulagée d’un peu d’inquiétude; mais il est revenu depuis deux ans et vous l’avez vu?

—Rarement, madame, dit la jeune duchesse avec un peu de fierté, et toujours dans une église et en présence d’un prêtre, devant qui j’ai promis de n’être qu’à M. de Cinq-Mars.