En disant ces mots, l’aimable Reine pencha sa tête sur son oreiller qui couvrait la cassette, et bientôt Marie la vit s’endormir à force de fatigue. Elle se leva alors, et, s’asseyant sur un grand fauteuil de tapisserie à bras et de forme carrée, joignit les mains sur ses genoux et se mit à rêver à sa situation douloureuse: consolée par l’aspect de sa douce protectrice, elle reportait souvent ses yeux sur elle pour surveiller son sommeil, et lui envoyait, en secret, toutes les bénédictions que l’amour prodigue toujours à ceux qui le protègent; baisant quelquefois les boucles de ses cheveux blonds, comme si, par ce baiser, elle eût dû lui glisser dans l’âme toutes les pensées favorables à sa pensée continuelle.

Le sommeil de la Reine se prolongeait, et Marie pensait et pleurait. Cependant elle se souvint qu’à dix heures elle devait paraître à la toilette royale devant toute la cour; elle voulut cesser de réfléchir pour arrêter ses larmes, et prit un gros volume in-folio placé sur une table marquetée d’émail et de médaillons: c’était l’Astrée, de M. d’Urfé, ouvrage de belle galanterie, adoré des belles prudes de la cour. L’esprit naïf, mais juste, de Marie ne put entrer dans ces amours pastorales; elle était trop simple pour comprendre les bergers du Lignon, trop spirituelle pour se plaire à leurs discours, et trop passionnée pour sentir leur tendresse. Cependant la grande vogue de ce roman lui en imposait tellement qu’elle voulut se forcer à y prendre intérêt, et, s’accusant intérieurement chaque fois qu’elle éprouvait l’ennui qu’exhalaient les pages de son livre, elle le parcourut avec impatience pour trouver ce qui devait lui plaire et la transporter: une gravure l’arrêta; elle représentait la bergère Astrée avec des talons hauts, un corset et un immense vertugadin, s’élevant sur la pointe du pied pour regarder passer dans le fleuve le tendre Céladon, qui se noyait du désespoir d’avoir été reçu un peu froidement dans la matinée. Sans se rendre compte des motifs de son dégoût et des faussetés accumulées de ce tableau, elle chercha, en faisant rouler les pages sous son pouce, un mot qui fixât son attention; elle vit celui de druide.—Ah! voilà un grand caractère, se dit-elle; je vais voir sans doute un de ces mystérieux sacrificateurs dont la Bretagne, m’a-t-on dit, conserve encore les pierres levées; mais je le verrai sacrifiant des hommes: ce sera un spectacle d’horreur; cependant lisons.

En se disant cela, Marie lut avec répugnance, en fronçant le sourcil et presque en tremblant ce qui suit:

«[5]Le druide Adamas appela délicatement les bergers Pimandre, Ligdamon et Clidamant, arrivés tout nouvellement de Calais: Cette aventure ne peut finir, leur dit-il, que par extrémité d’amour. L’esprit, lorsqu’il aime, se transforme en l’objet aimé; c’est pour figurer ceci que mes enchantements agréables vous font voir, dans cette fontaine, la nymphe Sylvie, que vous aimez tous trois. Le grand prêtre Amazis va venir de Montbrison, et vous expliquera la délicatesse de cette idée. Allez donc, gentils bergers; si vos désirs sont bien réglés, ils ne vous causeront point de tourments; et, s’ils ne le sont pas, vous en serez punis par des évanouissements semblables à ceux de Céladon et de la bergère Galatée, que le volage Hercule abandonna dans les montagnes d’Auvergne et qui donna son nom au tendre pays des Gaules; ou bien encore vous serez lapidés par les bergères du Lignon, comme le fut le farouche Amidor. La grande nymphe de cet antre a fait un enchantement...»

L’enchantement de la grande nymphe fut complet sur la princesse, qui eut à peine assez de force pour chercher d’une main défaillante, vers la fin du livre, que le druide Adamas était une ingénieuse allégorie, figurant le lieutenant général de Montbrison, de la famille des Papon; ses yeux fatigués se fermèrent, et le gros livre glissa sur sa robe jusqu’au coussin de velours où s’appuyaient ses pieds, et où reposèrent mollement la belle Astrée et le galant Céladon, moins immobiles que Marie de Mantoue, vaincue par eux et profondément endormie.

CHAPITRE XVI

LA CONFUSION

Il faut, en France, beaucoup de fermeté et une grande étendue d’esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi à ne rien faire. Personne, presque, n’a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fonds pour remplir le rôle du temps, sans ce que le vulgaire appelle les affaires.

Il ne manque cependant à l’oisiveté du sage qu’un meilleur nom, et que méditer, parler, lire et être tranquille, s’appelât travailler.

La Bruyère.