Le Roi, voulant rassurer la nation entière, fit annoncer le rétablissement momentané de sa santé, et voulut que la cour se préparât à une grande partie de chasse donnée à Chambord, domaine royal où son frère, le duc d’Orléans, le priait de revenir.

Ce beau séjour était la retraite favorite du Roi, sans doute parce que, en harmonie avec sa personne, il unissait comme elle la grandeur à la tristesse. Souvent il y passait des mois entiers sans voir qui que ce fût, lisant et relisant sans cesse des papiers mystérieux, écrivant des choses inconnues, qu’il enfermait dans un coffre de fer dont lui seul avait le secret. Il se plaisait quelquefois à n’être servi que par un seul domestique, à s’oublier ainsi lui-même par l’absence de sa suite, et à vivre pendant plusieurs jours comme un homme pauvre ou comme un citoyen exilé, aimant à se figurer la misère ou la persécution pour respirer de la royauté. Un autre jour, changeant tout à coup de pensée, il voulait vivre dans une solitude plus absolue; et, lorsqu’il avait interdit son approche à tout être humain, revêtu de l’habit d’un moine, il courait s’enfermer dans la chapelle voûtée; là, relisant la vie de Charles-Quint, il se croyait à Saint-Just, et chantait sur lui-même cette messe de la mort qui, dit-on, la fit descendre autrefois sur la tête de l’empereur espagnol. Mais, au milieu de ces chants et de ces méditations mêmes, son faible esprit était poursuivi et distrait par des images contraires. Jamais le monde et la vie ne lui avaient paru plus beaux que dans la solitude et près de la tombe. Entre ses yeux et les pages qu’il s’efforçait de lire, passaient de brillants cortèges, des armées victorieuses, des peuples transportés d’amour; il se voyait puissant, combattant, triomphateur, adoré; et, si un rayon du soleil, échappé des vitraux, venait à tomber sur lui, se levant tout à coup du pied de l’autel, il se sentait emporté par une soif du jour ou du grand air qui l’arrachait de ces lieux sombres et étouffés; mais, revenu à la vie, il y retrouvait le dégoût et l’ennui, car les premiers hommes qu’il rencontrait lui rappelaient sa puissance par leurs respects. C’était alors qu’il croyait à l’amitié et l’appelait à ses côtés; mais à peine était-il sûr de sa possession véritable, qu’un grand scrupule s’emparait tout à coup de son âme: c’était celui d’un attachement trop fort pour la créature qui le détournait de l’adoration divine, ou, plus souvent encore, le reproche secret de s’éloigner trop des affaires d’Etat; l’objet de son affection momentanée lui semblait alors un être despotique, dont la puissance l’arrachait à ses devoirs; il se créait une chaîne imaginaire et se plaignait intérieurement d’être opprimé; mais, pour le malheur de ses favoris, il n’avait pas la force de manifester contre eux ses ressentiments par une colère qui les eût avertis; et, continuant à les caresser, il attisait, par cette contrainte, le feu secret de son cœur, et le poussait jusqu’à la haine; il y avait des moments où il était capable de tout contre eux.

Cinq-Mars connaissait parfaitement la faiblesse de cet esprit, qui ne pouvait se tenir ferme dans aucune ligne, et la faiblesse de ce cœur, qui ne pouvait ni aimer ni haïr complètement; aussi la position du favori, enviée de la France entière, et l’objet de la jalousie même du grand ministre, était-elle si chancelante et si douloureuse, que, sans son amour pour Marie, il eût brisé sa chaîne d’or avec plus de joie qu’un forçat n’en ressent dans son cœur lorsqu’il voit tomber le dernier anneau qu’il a limé pendant deux années avec un ressort d’acier caché dans sa bouche. Cette impatience d’en finir avec le sort qu’il voyait de si près hâta l’explosion de cette mine patiemment creusée, comme il l’avait avoué à son ami; mais sa situation était alors celle d’un homme qui, placé à côté du livre de vie, verrait tout le jour y passer la main qui doit tracer sa damnation ou son salut. Il partit avec Louis XIII pour Chambord, décidé à choisir la première occasion favorable à son dessein. Elle se présenta.

Le matin même du jour fixé pour la chasse, le Roi lui fit dire qu’il l’attendait à l’escalier du Lis; il ne sera peut-être pas inutile de parler de cette étonnante construction.

A quatre lieues de Blois, à une heure de la Loire, dans une petite vallée fort basse, entre des marais fangeux et un bois de grands chênes, loin de toutes les routes, on rencontre tout à coup un château royal, ou plutôt magique. On dirait que, contraint par quelque lampe merveilleuse, un génie de l’Orient l’a enlevé pendant une des mille nuits, et l’a dérobé aux pays du soleil pour le cacher dans ceux du brouillard avec les amours d’un beau prince. Ce palais est enfoui comme un trésor; mais à ses dômes bleus, à ses élégants minarets, arrondis sur de larges murs ou élancés dans l’air, à ses longues terrasses qui dominent les bois, à ses flèches légères que le vent balance, à ses croissants entrelacés partout sur les colonnades, on se croirait dans les royaumes de Bagdad ou de Cachemire, si les murs noircis, leur tapis de mousse et de lierre, et la couleur pâle et mélancolique du ciel, n’attestaient un pays pluvieux. Ce fut bien un génie qui éleva ces bâtiments; mais il vint d’Italie et se nomma le Primatice; ce fut bien un beau prince dont les amours s’y cachèrent; mais il était Roi, et se nommait François Ier. Sa salamandre y jette ses flammes partout; elle étincelle mille fois sur les voûtes, et y multiplie ses flammes comme les étoiles d’un ciel; elle soutient les chapiteaux avec sa couronne ardente; elle colore les vitraux de ses feux; elle serpente avec les escaliers secrets, et partout semble dévorer de ses regards flamboyants les triples croissants d’une Diane mystérieuse, cette Diane de Poitiers, deux fois déesse et deux fois adorée dans ces bois voluptueux.

Mais la base de cet étrange monument est comme lui pleine d’élégance et de mystère: c’est un double escalier qui s’élève en deux spirales entrelacées depuis les fondements les plus lointains de l’édifice jusqu’au-dessus des plus hauts clochers et se termine par une lanterne ou cabinet à jour, couronnée d’une fleur de lis colossale, aperçue de bien loin; deux hommes peuvent y monter en même temps sans se voir.

Cet escalier seul lui semble un petit temple isolé; comme nos églises, il est soutenu et protégé par les arcades de ses ailes minces, transparentes, et, pour ainsi dire, brodées à jour. On croirait que la pierre docile s’est ployée sous le doigt de l’architecte; elle paraît, si l’on peut le dire, pétrie selon les caprices de son imagination. On conçoit à peine comment les plans en furent tracés, et dans quels termes les ordres furent expliqués aux ouvriers; cela semble une pensée fugitive, une rêverie brillante qui aurait pris tout à coup un corps durable; c’est un songe réalisé.

Cinq-Mars montait lentement les larges degrés qui devaient le conduire auprès du Roi, et s’arrêtait plus lentement sur chaque marche à mesure qu’il approchait, soit dégoût d’aborder ce prince, dont il avait à écouter les plaintes nouvelles tous les jours, soit pour rêver à ce qu’il allait faire, lorsque le son d’une guitare vint frapper son oreille. Il reconnut l’instrument chéri de Louis et sa voix triste, faible et tremblante, qui se prolongeait sous les voûtes; il semblait essayer l’une de ses romances qu’il composait lui-même, et répétait plusieurs fois d’une main hésitante un refrain imparfait. On distinguait mal les paroles, et il n’arrivait à l’oreille que quelques mots d’abandon, d’ennui du monde et de belle flamme.

Le jeune favori haussa les épaules en écoutant:

—Quel nouveau chagrin te domine? dit-il; voyons, lisons encore une fois dans ce cœur glacé qui croit désirer quelque chose.