En disant ces mots, le Roi tira d’un coffre de fer, placé contre le mur, d’énormes cahiers de papier barbouillé d’une écriture très fine. Sur l’un était écrit Baradas, sur l’autre, d’Hautefort, sur un troisième, La Fayette, et enfin Cinq-Mars. Il s’arrêta à celui-là, et poursuivit:
—Voyez combien de fois vous m’avez trompé! Ce sont des fautes continuelles dont j’ai tenu registre moi-même depuis deux ans que je vous connais; j’ai écrit jour par jour toutes nos conversations. Asseyez-vous.
Cinq-Mars s’assit en soupirant, et eut la patience d’écouter pendant deux longues heures un abrégé de ce que son maître avait eu la patience d’écrire pendant deux années. Il mit plusieurs fois sa main devant sa bouche durant la lecture; ce que nous ferions tous certainement s’il fallait rapporter ces dialogues, que l’on trouva parfaitement en ordre à la mort du Roi, à côté de son testament. Nous dirons seulement qu’il finit ainsi:
—Enfin, voici ce que vous avez fait le 7 décembre, il y a trois jours: je vous parlais du vol de l’émerillon et des connaissances de vénerie qui vous manquent; je vous disais, d’après la Chasse royale, ouvrage du roi Charles IX, qu’après que le veneur a accoutumé son chien à suivre une bête, il doit penser qu’il a envie de retourner au bois, et qu’il ne faut ni le lancer ni le frapper pour qu’il donne bien dans le trait; et que, pour apprendre à un chien à bien se rabattre, il ne faut laisser passer ni couler de faux-fuyants, ni nulles sentes, sans y mettre le nez.
Voilà ce que vous m’avez répondu (et d’un ton d’humeur, remarquez bien cela): «Ma foi, Sire, donnez-moi plutôt des régiments à conduire que des oiseaux et des chiens. Je suis sûr qu’on se moquerait de vous et de moi si on savait de quoi nous nous occupons.» Et le 8... attendez, oui, le 8, tandis que nous chantions vêpres ensemble dans ma chambre, vous avez jeté votre livre dans le feu avec colère, ce qui était une impiété; et ensuite vous m’avez dit que vous l’aviez laissé tomber: péché, péché mortel; voyez, j’ai écrit dessous: Mensonge, souligné. On ne me trompe jamais, je vous le disais bien.
—Mais, Sire...
—Un moment, un moment. Le soir, vous avez dit du Cardinal qu’il avait fait brûler un homme injustement et par haine personnelle.
—Et je le répète, et je le soutiens, et je le prouverai, Sire; c’est le plus grand crime de cet homme que vous hésitez à disgracier et qui vous rend malheureux. J’ai tout vu, tout entendu moi-même à Loudun: Urbain Grandier fut assassiné plutôt que jugé. Tenez, Sire, puisque vous avez là ces Mémoires de votre main, relisez toutes les preuves que je vous en donnai alors.
Louis, cherchant la page indiquée et remontant au voyage de Perpignan à Paris, lut tout ce récit avec attention en s’écriant:
—Quelles horreurs! comment avais-je oublié tout cela? Cet homme me fascine, c’est certain. Tu es mon véritable ami, Cinq-Mars. Quelles horreurs! mon règne en sera taché. Il a empêché toutes les lettres de la Noblesse et de tous les notables du pays d’arriver à moi. Brûler, brûler vivant! sans preuves! par vengeance! Un homme, un peuple ont invoqué mon nom inutilement, une famille me maudit à présent! Ah! que les rois sont malheureux!