Pour en être éclaircis, portons nos yeux sur le vieux et noir bâtiment du Louvre inachevé, et prêtons l’oreille aux propos de ceux qui l’habitent et qui l’environnent.
On était au mois de décembre; un hiver rigoureux avait attristé Paris, où la misère et l’inquiétude du peuple étaient extrêmes; cependant sa curiosité l’aiguillonnait encore, et il était avide des spectacles que lui donnait la cour. Sa pauvreté lui était moins pesante lorsqu’il contemplait les agitations de la richesse; ses larmes moins amères à la vue des combats de la puissance; et le sang des grands, qui arrosait ses rues et semblait alors le seul digne d’être répandu, lui faisait bénir son obscurité. Déjà quelques scènes tumultueuses, quelques assassinats éclatants, avaient fait sentir l’affaiblissement du monarque, l’absence et la fin prochaine du ministre, et, comme une sorte de prologue à la sanglante comédie de la Fronde, venaient aiguiser la malice et même allumer les passions des Parisiens. Ce désordre ne leur déplaisait pas; indifférents aux causes des querelles, fort abstraites pour eux, ils ne l’étaient point aux individus, et commençaient déjà à prendre les chefs de parti en affection ou en haine, non à cause de l’intérêt qu’ils leur supposaient pour le bien-être de leur classe, mais tout simplement parce qu’ils plaisaient ou déplaisaient comme des acteurs.
Une nuit surtout, des coups de pistolet et de fusil avaient été entendus fréquemment dans la Cité: les patrouilles nombreuses des Suisses et des gardes du corps venaient même d’être attaquées et de rencontrer quelques barricades dans les rues tortueuses de l’île Notre-Dame; des charrettes enchaînées aux bornes et couvertes de tonneaux, avaient empêché les cavaliers d’y pénétrer, et quelques coups de mousquet avaient blessé des chevaux et des hommes. Cependant la ville dormait encore, excepté le quartier qui environnait le Louvre, habité dans ce moment par la Reine et Monsieur, duc d’Orléans. Là, tout annonçait une expédition nocturne d’une nature très grave.
Il était deux heures du matin; il gelait, et l’ombre était épaisse, lorsqu’un nombreux rassemblement s’arrêta sur le quai, à peine pavé alors, et occupa lentement et par degrés, le terrain sablé qui descendait en pente jusqu’à la Seine. Deux cents hommes, à peu près, semblaient composer cet attroupement; ils étaient enveloppés de grands manteaux, relevés par le fourreau des longues épées à l’espagnole qu’ils portaient. Se promenant sans ordre, en long et en large, ils semblaient attendre les événements plutôt que les chercher. Beaucoup d’entre eux s’assirent, les bras croisés, sur les pierres éparses du parapet commencé; ils observaient le plus grand silence. Après quelques minutes cependant, un homme, qui paraissait sortir d’une porte voûtée du Louvre, s’approcha lentement avec une lanterne sourde, dont il portait les rayons au visage de chaque individu, et qu’il souffla, ayant démêlé celui qu’il cherchait entre tous: il lui parla de cette façon, à demi-voix, en lui serrant la main:
—Eh bien, Olivier, que vous a dit M. le Grand[2]? Cela va-t-il bien?
—Oui, oui, je l’ai vu hier à Saint-Germain; le vieux chat est bien malade à Narbonne, il va s’en aller ad patres; mais il faut mener nos affaires rondement, car ce n’est pas la première fois qu’il fait l’engourdi. Avez-vous vu du monde pour ce soir, mon cher Fontrailles?
—Soyez tranquille, Montrésor va venir avec une centaine de gentilshommes de Monsieur; vous le reconnaîtrez; il sera déguisé en maître maçon, une règle à la main. Mais n’oubliez pas surtout les mots d’ordre: les savez-vous bien tous, vous et vos amis?
—Oui, tous, excepté l’abbé de Gondi, qui n’est pas arrivé encore; mais, Dieu me pardonne, je crois que le voilà lui-même. Qui diable l’aurait reconnu?
En effet, un petit homme sans soutane, habillé en soldat des gardes françaises, et portant de très noires et fausses moustaches, se glissa entre eux. Il sautait d’un pied sur l’autre avec un air de joie, et se frottait les mains.
—Vive Dieu! tout va bien; mon ami Fiesque ne faisait pas mieux. Et se levant sur la pointe des pieds pour frapper sur l’épaule d’Olivier:—Savez-vous que, pour un homme qui sort presque des pages, vous ne vous conduisez pas mal, sire Olivier d’Entraigues? vous serez dans nos hommes illustres, si nous trouvons un Plutarque. Tout est bien organisé, vous arrivez à point; ni plus tôt, ni plus tard, comme un vrai chef de parti. Fontrailles, ce jeune homme ira loin, je vous le prédis. Mais dépêchons-nous; il nous viendra dans deux heures des paroissiens de mon oncle l’archevêque de Paris; je les ai bien échauffés, et ils crieront: Vive Monsieur! vive la Régence! et plus de Cardinal! comme des enragés. Ce sont de bonnes dévotes, tout à moi, qui leur ont monté la tête. Le roi est fort mal. Oh! tout va bien, très bien. Je viens de Saint-Germain; j’ai vu l’ami Cinq-Mars; il est bon, très bon, toujours ferme comme un roc. Ah! voilà ce que j’appelle un homme! Comme il les a joués avec son air mélancolique et insouciant! Il est le maître de la cour à présent. C’est fini, le roi va, dit-on, le faire duc et pair, il en est fortement question; mais il hésite encore: il faut décider cela par notre mouvement de ce soir: le vœu du peuple! il faut faire le vœu du peuple absolument; nous allons le faire entendre. Ce sera la mort de Richelieu, savez-vous? Surtout, c’est la haine pour lui qui doit dominer dans les cris, car c’est là l’essentiel. Cela décidera enfin notre Gaston, qui flotte toujours, n’est-ce pas?