—Comment! cette Grecque avait tant d’esprit que cela? Je ne puis le croire! s’écria Marion de Lorme; combien Mlle de Scudéry lui était supérieure! Cette idée lui appartient; qu’elle les mette dans Clélie, je vous en prie, ces vers charmants; que cela figurera bien dans cette histoire romaine!

—A merveille! c’est parfait, dirent tous les savants: Horace, Arunce et l’aimable Porsenna sont des amants si galants!

Ils étaient tous penchés sur la carte de Tendre, et leurs doigts se croisaient et se heurtaient en suivant tous les détours des fleuves amoureux. Le jeune Poquelin osa élever une voix timide et son regard mélancolique et fin, et leur dit:

—A quoi cela sert-il? est-ce à donner du bonheur ou du plaisir? Monsieur ne me semble pas bien heureux, et je ne me sens pas bien gai.

Il n’obtint pour réponse que des regards de dédain, et se consola en méditant les Précieuses ridicules.

Des Barreaux se préparait à lire un sonnet pieux qu’il s’accusait d’avoir fait dans sa maladie; il paraissait honteux d’avoir songé un moment à Dieu en voyant le tonnerre, et rougissait de cette faiblesse; la maîtresse de la maison l’arrêta:

—Il n’est pas temps encore de dire vos beaux vers; vous seriez interrompu; nous attendons M. le Grand-Écuyer et d’autres gentilshommes; ce serait un meurtre que de laisser parler un grand esprit pendant ce bruit et ces dérangements. Mais voici un jeune Anglais qui vient de voyager en Italie et retourne à Londres. On m’a dit qu’il composait un poëme, je ne sais lequel; il va nous en dire quelques vers. Beaucoup de ces messieurs de la Compagnie Eminente savent l’anglais; et, pour les autres, il a fait traduire, par un ancien secrétaire du duc de Buckingham, les passages qu’il nous lira, et en voici des copies en français sur cette table.

En parlant ainsi, elle les prit et les distribua à tous ses érudits. On s’assit, et l’on fit silence. Il fallut quelque temps pour décider le jeune étranger à parler et à quitter l’embrasure de la croisée, où il semblait s’entendre fort bien avec Corneille. Il s’avança enfin jusqu’au fauteuil placé près de la table; il semblait d’une santé faible, et tomba sur ce siège plutôt qu’il ne s’y assit. Il appuya son coude sur la table, et de sa main couvrit ses yeux grands et beaux, mais à demi fermés et rougis par des veilles ou des larmes. Il dit ses fragments de mémoire; ses auditeurs défiants le regardaient d’un air de hauteur ou du moins de protection; d’autres parcouraient nonchalamment la traduction de ses vers.

Sa voix, d’abord étouffée, s’épura par le cours même de son harmonieux récit; le souffle de l’inspiration poétique l’enleva bientôt à lui-même, et son regard, élevé au ciel, devint sublime comme celui du jeune évangéliste qu’inventa Raphaël, car la lumière s’y réfléchissait encore. Il annonça dans ses vers la première désobéissance de l’homme, et invoqua le Saint-Esprit, qui préfère à tous les temples un cœur simple et pur, qui sait tout, et qui assistait à la naissance du Temps.

Un profond silence accueillit ce début, et un léger murmure s’éleva après la dernière pensée. Il n’entendait pas, il ne voyait qu’à travers un nuage, il était dans le monde de sa création; il poursuivit.