—On n’y tient pas! s’écriait des Barreaux: c’est d’un fade à faire mal au cœur!
—Et quelle absence de gracieux, de galant et de belle flamme! disait froidement Scudéry.
—Ce n’est pas là notre immortel d’Urfé! disait Baro le continuateur.
—Où est l’Ariane? où est l’Astrée? s’écriait en gémissant Godeau l’annotateur.
Toute l’assemblée se soulevait ainsi avec d’obligeantes remarques, mais faites de manière à n’être entendues du poëte que comme un murmure dont le sens était incertain pour lui; il comprit pourtant qu’il ne produisait pas d’enthousiasme, et se recueillit avant de toucher une autre corde de sa lyre.
En ce moment on annonça le conseiller de Thou, qui, saluant modestement, se glissa en silence derrière l’auteur, près de Corneille, de Poquelin et du jeune officier. Milton reprit ses chants.
Il raconta l’arrivée d’un hôte céleste dans les jardins d’Éden, comme une seconde aurore au milieu du jour; secouant les plumes de ses ailes divines, il remplissait les airs d’une odeur ineffable, et venait révéler à l’homme l’histoire des cieux; la révolte de Lucifer revêtu d’une armure de diamant, élevé sur un char brillant comme le soleil, gardé par d’étincelants chérubins, et marchant contre l’Éternel. Mais Emmanuel paraît sur le char vivant du Seigneur, et les deux mille tonnerres de sa main droite roulent jusqu’à l’enfer, avec un bruit épouvantable, l’armée maudite confondue sous les immenses décombres du ciel démantelé.
Cette fois on se leva, et tout fut interrompu, car les scrupules religieux étaient venus se liguer avec le faux goût; on n’entendait que des exclamations qui obligèrent la maîtresse de la maison à se lever aussi pour s’efforcer de les cacher à l’auteur. Ce ne fut pas difficile, car il était tout entier absorbé par la hauteur de ses pensées; son génie n’avait plus rien de commun avec la terre dans ce moment; et, quand il rouvrit ses yeux sur ceux qui l’entouraient, il trouva près de lui quatre admirateurs dont la voix se fit mieux entendre que celle de l’assemblée.
Corneille lui dit cependant:
—Écoutez-moi. Si vous voulez la gloire présente, ne l’espérez pas d’un aussi bel ouvrage. La poésie pure est sentie par bien peu d’âmes; il faut, pour le vulgaire des hommes, qu’elle s’allie à l’intérêt presque physique du drame. J’avais été tenté de faire un poëme de Polyeucte; mais je couperai ce sujet: j’en retrancherai les cieux, et ce ne sera qu’une tragédie.