Cinq-Mars, profondément blessé, vint reprendre sa place, baissa la tête, se recueillit, et, relevant bientôt un visage plus calme, continua un discours que l’entrée de son ami avait interrompu:

—Soyez donc des nôtres, messieurs; mais il n’est plus besoin de tant de mystères; souvenez-vous que lorsqu’un esprit ferme embrasse une idée, il doit la suivre dans toutes ses conséquences. Vos courages vont avoir un plus vaste champ que celui d’une intrigue de cour. Remerciez-moi: en échange d’une conjuration, je vous donne une guerre. M. de Bouillon est parti pour se mettre à la tête de son armée d’Italie; dans deux jours, et avant le Roi, je quitte Paris pour Perpignan; venez-y tous, les Royalistes de l’armée nous y attendent.

Ici, il jeta autour de lui des regards confiants et calmes; il vit des éclairs de joie et d’enthousiasme dans tous les yeux de ceux qui l’entouraient. Avant de laisser gagner son propre cœur par la contagieuse émotion qui précède les grandes entreprises, il voulut s’assurer d’eux encore, et répéta d’un air grave:

—Oui, la guerre, messieurs, songez-y, une guerre ouverte. La Rochelle et la Navarre se préparent au grand réveil de leurs religionnaires, l’armée d’Italie entrera d’un côté, le frère du Roi viendra nous joindre de l’autre: l’homme sera entouré, vaincu, écrasé. Les Parlements marcheront à notre arrière-garde, apportant leur supplique au Roi, arme aussi forte que nos épées; et, après la victoire, nous nous jetterons aux pieds de Louis XIII, notre maître, pour qu’il nous fasse grâce et nous pardonne de l’avoir délivré d’un ambitieux sanguinaire et de hâter sa résolution.

Ici, regardant autour de lui, il vit encore une assurance croissante dans les regards et l’attitude de ses complices.

—Quoi! reprit-il, croisant ses bras et contenant encore avec effort sa propre émotion, vous ne reculez pas devant cette résolution qui paraîtrait une révolte à d’autres hommes qu’à vous? Ne pensez-vous pas que j’aie abusé des pouvoirs que vous m’aviez remis? J’ai porté loin les choses; mais il est des temps où les rois veulent être servis comme malgré eux. Tout est prévu, vous le savez. Sedan nous ouvrira ses portes, et nous sommes assurés de l’Espagne.

Douze mille hommes de vieilles troupes entreront avec nous jusqu’à Paris. Aucune place pourtant ne sera livrée à l’étranger; elles auront toutes garnison française, et seront prises au nom du Roi.

—Vive le Roi! vive l’Union! la nouvelle Union, la sainte Ligue! s’écrièrent tous les jeunes gens de l’assemblée.

—Le voici venu, s’écria Cinq-Mars avec enthousiasme, le voici, le plus beau jour de ma vie! O jeunesse, jeunesse, toujours nommée imprévoyante et légère de siècle en siècle! de quoi t’accuse-t-on aujourd’hui? Avec un chef de vingt-deux ans s’est conçue, mûrie, et va s’exécuter la plus vaste, la plus juste, la plus salutaire des entreprises. Amis, qu’est-ce qu’une grande vie, sinon une pensée de la jeunesse exécutée par l’âge mûr? La jeunesse regarde fixement l’avenir de son œil d’aigle, y trace un large plan, y jette une pierre fondamentale; et tout ce que peut faire notre existence entière, c’est d’approcher de ce premier dessein. Ah! quand pourraient naître les grands projets, sinon lorsque le cœur bat fortement dans la poitrine? L’esprit n’y suffirait pas, il n’est rien qu’un instrument.

Une nouvelle explosion de joie suivait ces paroles, lorsqu’un vieillard à barbe blanche sortit de la foule.