—J’ai voulu, messieurs, ne vous rien cacher des projets de Monsieur, de ceux du duc de Bouillon et des miens, parce qu’il est juste qu’un homme qui joue sa vie sache à quel jeu; mais je vous ai mis sous les yeux les chances les plus malheureuses, et je ne vous ai pas détaillé nos forces, parce qu’il n’est pas un de vous qui n’en sache le secret. Est-ce à vous, messieurs de Montrésor et de Saint-Thibal, que j’apprendrai les richesses que Monsieur met à notre disposition? Est-ce à vous, monsieur d’Aignan, monsieur de Mouy, que je dirai combien de jeunes gentilshommes ont voulu s’adjoindre à vos compagnies de gens d’armes et de chevau-légers, pour combattre les Cardinalistes? combien en Touraine et dans l’Auvergne, où sont les terres de la maison d’Effiat, et d’où vont sortir deux mille seigneurs avec leurs vassaux? Baron de Beauvau, vous ferai-je redire le zèle et la valeur des cuirassiers que vous donnâtes au malheureux comte de Soissons, dont la cause était la nôtre, et que vous vîtes assassiner au milieu de son triomphe par celui qu’il avait vaincu avec vous? Dirai-je à ces messieurs la joie du Comte-Duc[10] à la nouvelle de nos dispositions, et les lettres du Cardinal-Infant au duc de Bouillon? Parlerai-je de Paris à l’abbé de Gondi, à d’Entraigues, et à vous, messieurs, qui voyez tous les jours son malheur, son indignation et son besoin d’éclater? Tandis que tous les royaumes étrangers demandent la paix, que le cardinal de Richelieu détruit toujours par sa mauvaise foi (comme il l’a fait en rompant le traité de Ratisbonne), tous les ordres de l’État gémissent de ses violences et redoutent cette colossale ambition, qui ne tend pas moins qu’au trône temporel et même spirituel de la France.
Un murmure approbateur interrompit Cinq-Mars. On se tut un moment, et l’on entendit le son des instruments à vent et le trépignement mesuré du pied des danseurs.
Ce bruit causa un instant de distraction et quelques rires dans les plus jeunes gens de l’assemblée.
Cinq-Mars en profita, et levant les yeux:
—Plaisirs de la jeunesse, s’écria-t-il, amours, musique, danses joyeuses, que ne remplissez-vous seuls nos loisirs! que n’êtes-vous nos seules ambitions! Qu’il nous faut de ressentiments pour que nous venions faire entendre nos cris d’indignation à travers les éclats de joie, nos redoutables confidences dans l’asile des entretiens du cœur, et nos serments de guerre et de mort au milieu de l’enivrement des fêtes de la vie!
Malheur à celui qui attriste la jeunesse d’un peuple! Quand les rides sillonnent le front de l’adolescent, on peut dire hardiment que le doigt d’un tyran les a creusées. Les autres peines du jeune âge lui donnent le désespoir, et non la consternation. Voyez passer en silence, chaque matin, ces étudiants tristes et mornes, dont le front est jauni, dont la démarche est lente et la voix basse; on croirait qu’ils craignent de vivre et de faire un pas vers l’avenir. Qu’y a-t-il donc en France? Un homme de trop.
Oui, continua-t-il, j’ai suivi pendant deux années la marche insidieuse et profonde de son ambition. Ses étranges procédures, ses commissions secrètes, ses assassinats juridiques, vous sont connus: princes, pairs, maréchaux, tout a été écrasé par lui; il n’y a pas une famille de France qui ne puisse montrer quelque trace douloureuse de son passage. S’il nous regarde tous comme ennemis de son autorité, c’est qu’il ne veut laisser en France que sa maison, qui ne tenait, il y a vingt ans, qu’un des plus petits fiefs du Poitou.
Les Parlements humiliés n’ont plus de voix; les présidents de Mesmes, de Novion, de Bellièvre, vous ont-ils révélé leur courageuse mais inutile résistance pour condamner à mort le duc de La Valette?
Les présidents et conseils des cours souveraines ont été emprisonnés, chassés, interdits, chose inouïe! lorsqu’ils ont parlé pour le Roi ou pour le public.
Les premières charges de justice, qui les remplit? des hommes infâmes et corrompus qui sucent le sang et l’or du pays. Paris et les villes maritimes taxées; les campagnes ruinées et désolées par les soldats, sergents et gardes du scel; les paysans réduits à la nourriture et à la litière des animaux tués par la peste ou la faim, se sauvant en pays étranger: tel est l’ouvrage de cette nouvelle justice. Il est vrai que ces dignes agents ont fait battre monnaie à l’effigie du Cardinal-Duc. Voici de ses pièces royales.