—«Je ne demande rien, capitaine, dit-il avec une voix aussi douce que de coutume; je serais désolé de vous faire manquer à vos devoirs. Je voudrais seulement parler un peu à Laure, et vous prier de la protéger dans le cas où elle me survivrait, ce que je ne crois pas.
—Oh! pour cela, c'est juste, lui dis-je, mon garçon; si cela ne vous déplaît pas, je la conduirai à sa famille à mon retour en France, et je ne la quitterai que quand elle ne voudra plus me voir. Mais, à mon sens, vous pouvez vous flatter qu'elle ne reviendra pas de ce coup-là; pauvre petite femme!»
Il me prit les deux mains, les serra et me dit:
«Mon brave capitaine, vous souffrez plus que moi de ce qui vous reste à faire, je le sens bien; mais qu'y pouvez-vous? Je compte sur vous pour lui conserver le peu qui m'appartient, pour la protéger, pour veiller à ce qu'elle reçoive ce que sa vieille mère pourrait lui laisser, n'est-ce pas? pour garantir sa vie, son honneur, n'est-ce pas? et aussi pour qu'on ménage toujours sa santé.—Tenez, ajouta-t-il plus bas, j'ai à vous dire qu'elle est très délicate; elle a souvent la poitrine affectée jusqu'à s'évanouir plusieurs fois par jour; il faut qu'elle se couvre bien toujours. Enfin vous remplacerez son père, sa mère et moi autant que possible, n'est-il pas vrai? Si elle pouvait conserver les bagues que sa mère lui a données, cela me ferait bien plaisir. Mais si on a besoin de les vendre pour elle, il le faudra bien. Ma pauvre Laurette! voyez comme elle est belle!»
Comme ça commençait à devenir par trop tendre, cela m'ennuya, et je me mis à froncer le sourcil; je lui avais parlé d'un air gai pour ne pas m'affaiblir; mais je n'y tenais plus: «Enfin, suffit! lui dis-je, entre braves gens on s'entend de reste. Allez lui parler, et dépêchons-nous.»
Je lui serrai la main en ami, et comme il ne quittait pas la mienne et me regardait avec un air singulier: «Ah çà! si j'ai un conseil à vous donner, ajoutai-je, c'est de ne pas lui parler de ça. Nous arrangerons la chose sans qu'elle s'y attende, ni vous non plus, soyez tranquille; ça me regarde.
—Ah! c'est différent, dit-il, je ne savais pas… cela vaut mieux, en effet. D'ailleurs, les adieux! les adieux! cela affaiblit.
—Oui, oui, lui dis-je, ne soyez pas enfant, ça vaut mieux. Ne l'embrassez pas, mon ami, ne l'embrassez pas, si vous pouvez, ou vous êtes perdu.»
Je lui donnai encore une bonne poignée de main, et je le laissai aller.
Oh! c'était dur pour moi, tout cela.
Il me parut qu'il gardait, ma foi, bien le secret: car ils se promenèrent, bras dessus, bras dessous, pendant un quart d'heure, et ils revinrent au bord de l'eau, reprendre la corde et la robe qu'un de mes mousses avait repêchées. La nuit vint tout à coup. C'était le moment que j'avais résolu de prendre. Mais ce moment a duré pour moi jusqu'au jour où nous sommes, et je le traînerai toute ma vie comme un boulet.