«Je vous le dis, Saint-Père; il n'y a au monde que deux classes d'hommes: ceux qui ont et ceux qui gagnent.

«Les premiers se couchent, les autres se remuent. Comme j'ai compris cela de bonne heure et à propos, j'irai loin, voilà tout. Il n'y en a que deux qui soient arrivés en commençant à quarante ans: Cromwell et Jean-Jacques; si vous aviez donné à l'un une ferme, et à l'autre douze cents francs et sa servante, ils n'auraient ni prêché, ni commandé, ni écrit. Il y a des ouvriers en bâtiments, en couleurs, en formes et en phrases; moi, je suis ouvrier en batailles. C'est mon état.—À trente-cinq ans, j'en ai déjà fabriqué dix-huit qui s'appellent: Victoires.—Il faut bien qu'on me paye mon ouvrage. Et le payer d'un trône, ce n'est pas trop cher.—D'ailleurs je travaillerai toujours. Vous en verrez bien d'autres. Vous verrez toutes les dynasties dater de la mienne, tout parvenu que je suis, et élu. Élu, comme vous, Saint-Père, et tiré de la foule. Sur ce point nous pouvons nous donner la main.»

Et, s'approchant, il tendit sa main blanche et brusque vers la main décharnée et timide du bon Pape, qui, peut-être attendri par le ton de bonhomie de ce dernier mouvement de l'Empereur, peut-être par un retour secret sur sa propre destinée et une triste pensée sur l'avenir des sociétés chrétiennes, lui donna doucement le bout de ses doigts, tremblants encore, de l'air d'une grand'mère qui se raccommode avec un enfant qu'elle avait eu le chagrin de gronder trop fort. Cependant il secoua la tête avec tristesse, et je vis rouler de ses beaux yeux une larme qui glissa rapidement sur sa joue livide et desséchée. Elle me parut le dernier adieu du Christianisme mourant qui abandonnait la terre à l'égoïsme et au hasard.

Bonaparte jeta un regard furtif sur cette larme arrachée à ce pauvre coeur, et je surpris même, d'un côté de sa bouche, un mouvement rapide qui ressemblait à un sourire de triomphe.—En ce moment, cette nature toute-puissante me parut moins élevée et moins exquise que celle de son saint adversaire; cela me fit rougir, sous mes rideaux, de tous mes enthousiasmes passés; je sentis une tristesse toute nouvelle en découvrant combien la plus haute grandeur politique pouvait devenir petite dans ses froides ruses de vanité, ses pièges misérables et ses noirceurs de roué. Je vis qu'il n'avait rien voulu de son prisonnier, et que c'était une joie tacite qu'il s'était donnée de n'avoir pas faibli dans ce tête-à-tête, et s'étant laissé surprendre à l'émotion de la colère, de faire fléchir le captif sous l'émotion de la fatigue, de la crainte et de toutes les faiblesses qui amènent un attendrissement inexplicable sur la paupière d'un vieillard.—Il avait voulu avoir le dernier et sortit, sans ajouter un mot, aussi brusquement qu'il était entré. Je ne vis pas s'il avait salué le Pape. Je ne le crois pas.

CHAPITRE VI

UN HOMME DE MER

Sitôt que l'Empereur fut sorti de l'appartement, deux ecclésiastiques vinrent auprès du Saint-Père, et l'emmenèrent en le soutenant sous chaque bras, atterré, ému et tremblant.

Je demeurai jusqu'à la nuit dans l'alcôve d'où j'avais écouté cet entretien. Mes idées étaient confondues, et la terreur de cette scène n'était pas ce qui me dominait. J'étais accablé de ce que j'avais vu; et sachant à présent à quels calculs mauvais l'ambition toute personnelle pouvait faire descendre le génie, je haïssais cette passion qui venait de flétrir, sous mes yeux, le plus brillant des Dominateurs, celui qui donnera peut-être son nom au siècle pour l'avoir arrêté dix ans dans sa marche.—Je sentis que c'était folie de se dévouer à un homme, puisque l'autorité despotique ne peut manquer de rendre mauvais nos faibles coeurs; mais je ne savais à quelle idée me donner désormais. Je vous l'ai dit, j'avais dix-huit ans alors, et je n'avais encore en moi qu'un instinct vague du Vrai, du Bon et du Beau, mais assez obstiné pour m'attacher sans cesse à cette recherche. C'est la seule chose que j'estime en moi.

Je jugeai qu'il était de mon devoir de me taire sur ce que j'avais vu; mais j'eus lieu de croire que l'on s'était aperçu de ma disparition momentanée de la suite de l'Empereur, car voici ce qui m'arriva. Je ne remarquai dans les manières du maître aucun changement à mon égard. Seulement, je passai peu de jours près de lui, et l'étude attentive que j'avais voulu faire de son caractère, fut brusquement arrêtée. Je reçus un matin l'ordre de partir sur-le-champ pour le camp de Boulogne, et à mon arrivée, l'ordre de m'embarquer sur un des bateaux plats que l'on essayait en mer.

Je partis avec moins de peine que si l'on m'eût annoncé ce voyage avant la scène de Fontainebleau. Je respirai en m'éloignant de ce vieux château et de sa forêt, et à ce soulagement involontaire je sentis que mon Séidisme était mordu au coeur. Je fus attristé d'abord de cette première découverte, et je tremblai pour l'éblouissante illusion qui faisait pour moi un devoir de mon dévouement aveugle. Le grand égoïste s'était montré à nu devant moi; mais à mesure que je m'éloignai de lui je commençai à le contempler dans ses oeuvres, et il reprit encore sur moi, par cette vue, une partie du magique ascendant par lequel il avait fasciné le monde.—Cependant ce fut plutôt l'idée gigantesque de la guerre qui désormais m'apparut, que celle de l'homme qui la représentait d'une si redoutable façon, et je sentis à cette grande vue un enivrement insensé redoubler en moi pour la gloire des combats, m'étourdissant sur le maître qui les ordonnait, et regardant avec orgueil le travail perpétuel des hommes qui ne me parurent tous que ses humbles ouvriers.