Cette vie romaine et imposante m'écrasait par son élévation et me touchait par sa simplicité, lorsque je l'avais contemplée un jour seulement, dans sa résignation grave et réfléchie. Je me prenais en grand mépris, moi qui n'étais rien comme citoyen, rien comme père, ni comme fils, ni comme frère, ni homme de famille, ni homme public, de me plaindre quand il ne se plaignait pas. Il ne s'était laissé deviner qu'une fois malgré lui, et moi, fourmi d'entre les fourmis que foulait aux pieds le sultan de la France, je me reprochais mon désir secret de retourner me livrer au hasard de ses caprices et de redevenir un des grains de cette poussière qu'il pétrissait dans le sang.—La vue de ce vrai citoyen dévoué, non comme je l'avais été, à un homme, mais à la Patrie et au Devoir, me fut une heureuse rencontre, car j'appris, à cette école sévère, quelle est la véritable Grandeur que nous devons désormais chercher dans les armes, et combien, lorsqu'elle est ainsi comprise, elle élève notre profession au-dessus de toutes les autres, et peut laisser digne d'admiration la mémoire de quelques-uns de nous, quel que soit l'avenir de la guerre et des armées. Jamais aucun homme ne posséda à un plus haut degré cette paix intérieure qui naît du sentiment du Devoir sacré, et la modeste insouciance d'un soldat à qui il importe peu que son nom soit célèbre, pourvu que la chose publique prospère. Je lui vis écrire un jour: «Maintenir l'indépendance de mon pays est la première volonté de ma vie, et j'aime mieux que mon corps soit ajouté au rempart de la Patrie que traîné dans une pompe inutile, à travers une foule oisive.—Ma vie et mes forces sont dues à l'Angleterre.—Ne parlez pas de ma blessure dernière, on croirait que je me glorifie de mes dangers.» Sa tristesse était profonde, mais pleine de Grandeur; elle n'empêchait pas son activité perpétuelle, et il me donna la mesure de ce que doit être l'homme de guerre intelligent, exerçant, non en ambitieux, mais en artiste, l'art de la guerre, tout en le jugeant de haut et en le méprisant maintes fois, comme ce Montecuculli, qui, Turenne étant tué, se retira, ne daignant plus engager la partie contre un joueur ordinaire. Mais j'étais trop jeune encore pour comprendre tous les mérites de ce caractère, et ce qui me saisit le plus fut l'ambition de tenir, dans mon pays, un rang pareil au sien. Lorsque je voyais les Rois du Midi lui demander sa protection, et Napoléon même s'émouvoir de l'espoir que Collingwood était dans les mers de l'Inde, j'en venais jusqu'à appeler de tous mes voeux l'occasion de m'échapper, et je poussai la hâte de l'ambition que je nourrissais toujours jusqu'à être près de manquer à ma parole. Oui, j'en vins jusque-là.
Un jour, le vaisseau l'Océan, qui nous portait, vint relâcher à Gibraltar. Je descendis à terre avec l'Amiral, et en me promenant seul par la ville je rencontrai un officier du 7e hussards qui avait été fait prisonnier dans la campagne d'Espagne, et conduit à Gibraltar avec quatre de ses camarades. Ils avaient la ville pour prison, mais ils y étaient surveillés de près. J'avais connu cet officier en France. Nous nous retrouvâmes avec plaisir, dans une situation à peu près semblable. Il y avait si longtemps qu'un Français ne m'avait parlé français, que je le trouvai éloquent, quoiqu'il fût parfaitement sot, et, au bout d'un quart d'heure, nous nous ouvrîmes l'un à l'autre sur notre position. Il me dit tout de suite franchement qu'il allait se sauver avec ses camarades; qu'ils avaient trouvé une occasion excellente, et qu'il ne se le ferait pas dire deux fois pour les suivre. Il m'engagea fort à en faire autant. Je lui répondis qu'il était bien heureux d'être gardé; mais que moi, qui ne l'étais pas, je ne pouvais pas me sauver sans déshonneur, et que lui, ses compagnons et moi n'étions point dans le même cas. Cela lui parut trop subtil.
—«Ma foi, je ne suis pas casuiste, me dit-il, et si tu veux je t'enverrai à un évêque qui t'en dira son opinion. Mais à ta place je partirais. Je ne vois que deux choses, être libre ou ne pas l'être. Sais-tu bien que ton avancement est perdu, depuis plus de cinq ans que tu traînes dans ce sabot anglais? Les lieutenants du même temps que toi sont déjà colonels.»
Là-dessus ses compagnons survinrent, et m'entraînèrent dans une maison d'assez mauvaise mine, où ils buvaient du vin de Xérès, et là ils me citèrent tant de capitaines devenus généraux, et de sous-lieutenants vice-rois, que la tête m'en tourna, et je leur promis de me trouver, le surlendemain à minuit, dans le même lieu. Un petit canot devait nous y prendre, loué à d'honnêtes contrebandiers qui nous conduiraient à bord d'un vaisseau français chargé de mener des blessés de notre armée à Toulon. L'invention me parut admirable, et mes bons compagnons m'ayant fait boire force rasades pour calmer les murmures de ma conscience, terminèrent leurs discours par un argument victorieux, jurant sur leur tête qu'on pourrait avoir, à la rigueur, quelques égards pour un honnête homme qui vous avait bien traité, mais que tout les confirmait dans la certitude qu'un Anglais n'était pas un homme.
Je revins assez pensif à bord de l'Océan, et lorsque j'eus dormi, et que je vis clair dans ma position en m'éveillant, je me demandai si mes compatriotes ne s'étaient point moqués de moi. Cependant le désir de la liberté et une ambition toujours poignante et excitée depuis mon enfance, me poussaient à l'évasion, malgré la honte que j'éprouvais de fausser mon serment. Je passai un jour entier près de l'Amiral sans oser le regarder en face, et je m'étudiai à le trouver inférieur et d'intelligence étroite.—Je parlai tout haut à table, avec arrogance, de la grandeur de Napoléon; je m'exaltai, je vantai son génie universel, qui devinait les lois en faisant les codes, et l'avenir en faisant des événements. J'appuyai avec insolence sur la supériorité de ce génie, comparée au médiocre talent des hommes de tactique et de manoeuvre. J'espérais être contredit; mais, contre mon attente, je trouvai dans les officiers anglais plus d'admiration encore pour l'Empereur que je ne pouvais en montrer pour leur implacable ennemi. Lord Collingwood surtout, sortant de son silence triste et de ses méditations continuelles, le loua dans des termes si justes, si énergiques, si précis, faisant considérer à la fois, à ses officiers, la grandeur des prévisions de l'Empereur, la promptitude magique de son exécution, la fermeté de ses ordres, la certitude de son jugement, sa pénétration dans les négociations, sa justesse d'idées dans les conseils, sa grandeur dans les batailles, son calme dans les dangers, sa constance dans la préparation des entreprises, sa fierté dans l'attitude donnée à la France, et enfin toutes les qualités qui composent le grand homme, que je me demandai ce que l'histoire pourrait jamais ajouter à cet éloge, et je fus atterré, parce que j'avais cherché à m'irriter contre l'Amiral, espérant lui entendre proférer des accusations injustes.
J'aurais voulu, méchamment, le mettre dans son tort, et qu'un mot inconsidéré ou insultant de sa part servît de justification à la déloyauté que je méditais. Mais il semblait qu'il prît à tâche, au contraire, de redoubler de bontés, et son empressement faisant supposer aux autres que j'avais quelque nouveau chagrin dont il était juste de me consoler, ils furent tous pour moi plus attentifs et plus indulgents que jamais. J'en pris de l'humeur et je quittai la table.
L'Amiral me conduisit encore à Gibraltar le lendemain, pour mon malheur. Nous y devions passer huit jours.—Le soir de l'évasion arriva.—Ma tête bouillonnait et je délibérais toujours. Je me donnais de spécieux motifs et je m'étourdissais sur leur fausseté; il se livrait en moi un combat violent; mais, tandis que mon âme se tordait et se roulait sur elle-même, mon corps, comme s'il eût été arbitre entre l'ambition et l'honneur, suivait, à lui tout seul, le chemin de la fuite. J'avais fait, sans m'en apercevoir moi-même, un paquet de mes hardes, et j'allais me rendre, de la maison de Gibraltar où nous étions, à celle du rendez-vous, lorsque tout à coup je m'arrêtai, et je sentis que cela était impossible.—Il y a dans les actions honteuses quelque chose d'empoisonné qui se fait sentir aux lèvres d'un homme de coeur sitôt qu'il touche les bords du vase de perdition. Il ne peut même pas y goûter sans être prêt à en mourir.—Quand je vis ce que j'allais faire et que j'allais manquer à ma parole, il me prit une telle épouvante que je crus que j'étais devenu fou. Je courus sur le rivage et m'enfuis de la maison fatale comme d'un hôpital de pestiférés, sans oser me retourner pour la regarder.—Je me jetai à la nage et j'abordai, dans la nuit, l'Océan, notre vaisseau, ma flottante prison. J'y montai avec emportement, me cramponnant à ses câbles; et quand je fus sur le pont, je saisis le grand mât, je m'y attachai avec passion, comme à un asile qui me garantissait du déshonneur, et, au même instant, le sentiment de la Grandeur de mon sacrifice me déchirant le coeur, je tombai à genoux, et, appuyant mon front sur les cercles de fer du grand mât, je me mis à fondre en larmes comme un enfant.—Le capitaine de l'Océan, me voyant dans cet état, me crut ou fit semblant de me croire malade, et me fit porter dans ma chambre. Je le suppliai à grands cris de mettre une sentinelle à ma porte pour m'empêcher de sortir. On m'enferma et je respirai, délivré enfin du supplice d'être mon propre geôlier. Le lendemain, au jour, je me vis en pleine mer, et je jouis d'un peu plus de calme en perdant de vue la terre, objet de toute tentation malheureuse dans ma situation. J'y pensais avec plus de résignation, lorsque ma petite porte s'ouvrit, et le bon Amiral entra seul.
—«Je viens vous dire adieu, commença-t-il d'un air moins grave que de coutume; vous partez pour la France demain matin.
—Oh! mon Dieu! Est-ce pour m'éprouver que vous m'annoncez cela, milord?
—Ce serait un jeu bien cruel, mon enfant, reprit-il; j'ai déjà eu envers vous un assez grand tort. J'aurais dû vous laisser en prison dans le Northumberland en pleine terre et vous rendre votre parole. Vous auriez pu conspirer sans remords contre vos gardiens et user d'adresse, sans scrupule, pour vous échapper. Vous avez souffert davantage, ayant plus de liberté; mais, grâce à Dieu! vous avez résisté hier à une occasion qui vous déshonorait.—C'eût été échouer au port, car depuis quinze jours je négociais votre échange, que l'amiral Rosily vient de conclure.—J'ai tremblé pour vous hier, car je savais le projet de vos camarades. Je les ai laissés s'échapper à cause de vous, dans la crainte qu'en les arrêtant on ne vous arrêtât. Et comment aurions-nous fait pour cacher cela? Vous étiez perdu, mon enfant, et, croyez-moi, mal reçu des vieux braves de Napoléon. Ils ont le droit d'être difficiles en Honneur.»