«J'ai fait mon devoir. Cette idée-là fait du bien.»
Et il ajouta:
«Si le pays se trouve mieux de tout ce qui s'est fait, nous n'avons rien à dire; mais vous verrez…»
Ensuite il s'assoupit et dormit une demi-heure environ. Après ce temps, une femme vint à la porte timidement, et fit signe que le chirurgien était là; je sortis sur la pointe du pied pour lui parler, et, comme j'entrais avec lui dans le petit jardin, m'étant arrêté auprès d'un puits pour l'interroger, nous entendîmes un grand cri. Nous courûmes et nous vîmes un drap sur la tête de cet honnête homme, qui n'était plus…
CHAPITRE X
CONCLUSION
L'époque qui m'a laissé ces souvenirs épars est close aujourd'hui. Son cercle s'ouvrit en 1814 par la bataille de Paris, et se ferma par les trois jours de Paris, en 1830. C'était le temps où, comme je l'ai dit, l'armée de l'Empire venait expirer dans le sein de l'armée naissante alors, et mûrie aujourd'hui. Après avoir, sous plusieurs formes, expliqué la nature et plaint la condition du Poète dans notre société, j'ai voulu montrer ici celle du Soldat, autre Paria moderne.
Je voudrais que ce livre fût pour lui ce qu'était pour un soldat romain un autel à la Petite Fortune.
Je me suis plu à ces récits, parce que je mets au-dessus de tous les dévouements celui qui ne cherche pas à être regardé. Les plus illustres sacrifices ont quelque chose en eux qui prétend à l'illustration et que l'on ne peut s'empêcher d'y voir malgré soi-même. On voudrait en vain les dépouiller de ce caractère qui vit en eux et fait comme leur force et leur soutien: c'est l'os de leurs chairs et la moelle de leurs os. Il y avait peut-être quelque chose du combat et du spectacle qui fortifiait les Martyrs; le rôle était si grand dans cette scène, qu'il pouvait doubler l'énergie de la sainte victime. Deux idées soutenaient ses bras de chaque côté, la canonisation de la terre et la béatification du ciel. Que ces immolations antiques à une conviction sainte soient adorées pour toujours; mais ne méritent-ils pas d'être aimés, quand nous les devinons, ces dévouements ignorés qui ne cherchent même pas à se faire voir de ceux qui en sont l'objet; ces sacrifices modestes, silencieux, sombres, abandonnés, sans espoir de nulle couronne humaine ou divine;—ces muettes résignations dont les exemples, plus multipliés qu'on ne le croit, ont en eux un mérite si puissant, que je ne sais nulle vertu qui leur soit comparable?
Ce n'est pas sans dessein que j'ai essayé de tourner les regards de l'Armée vers cette GRANDEUR PASSIVE, qui repose toute dans l'abnégation et la résignation. Jamais elle ne peut être comparable en éclat à la Grandeur de l'action où se développent largement d'énergiques facultés; mais elle sera longtemps la seule à laquelle puisse prétendre l'homme armé, car il est armé presque inutilement aujourd'hui. Les Grandeurs éblouissantes des conquérants sont peut-être éteintes pour toujours. Leur éclat passé s'affaiblit, je le répète, à mesure que s'accroît, dans les esprits, le dédain de la guerre, et, dans les coeurs, le dégoût de ses cruautés froides. Les Armées permanentes embarrassent leurs maîtres. Chaque souverain regarde son Armée tristement; ce colosse assis à ses pieds, immobile et muet, le gêne et l'épouvante; il n'en sait que faire, et craint qu'il ne se tourne contre lui. Il le voit dévoré d'ardeur et ne pouvant se mouvoir. Le besoin d'une circulation impossible ne cesse de tourmenter le sang de ce grand corps, ce sang qui ne se répand pas et bouillonne sans cesse. De temps à autre, des bruits de grandes guerres s'élèvent et grondent comme un tonnerre éloigné; mais ces nuages impuissants s'évanouissent, ces trombes se perdent en grains de sable, en traités, en protocoles, que sais-je!—La philosophie a heureusement rapetissé la guerre; les négociations la remplacent; la mécanique achèvera de l'annuler par ses inventions.