"Citoyens, voici un voyageur de votre connaissance" dit-il.
Nous nous saluâmes tous trois, Joseph Chénier fronçant le sourcil, Saint-Just avec un signe de tête brusque et hautain, moi gravement comme un moine.
Saint-Just s'assit à côté de Robespierre, celui-ci sur son fauteuil de cuir, devant son bureau, nous en face. Il y eut un long silence. Je regardai les trois personnages tour à tour. Chénier se renversait et se balançait avec un air de fierté, mais un peu d'embarras, sur sa chaise, comme rêvant à mille choses étrangères. Saint-Just, l'air parfaitement calme, penchait sur l'épaule sa belle tête mélancolique, régulière et douce, chargée de cheveux châtains flottants et bouclés; ses grands yeux s'élevaient au ciel, et il soupirait. Il avait l'air d'un jeune saint.—Les persécuteurs prennent souvent des manières de victimes. Robespierre nous regardait comme un chat ferait de trois souris qu'il aurait prises.
"Voilà, dit Robespierre d'un air de fête, notre ami Saint-Just qui revient de l'armée. Il y a écrasé la trahison, il en fera autant ici. C'est une surprise, on ne l'attendait pas, n'est-ce pas, Chénier?"
Et il le regarda de côté, comme pour jouir de sa contrainte.
"Tu m'as fait demander, citoyen? dit Marie-Joseph Chénier avec humeur; si c'est pour affaire, dépêchons-nous, on m'attend à la Convention.
—Je voulais, dit Robespierre d'un air empesé en me désignant, te faire rencontrer avec cet excellent homme qui porte tant d'intérêt à ta famille."
J'étais pris. Marie-Joseph et moi nous nous regardâmes, et nous nous révélâmes toutes nos craintes par ce coup d'oeil. Je voulus rompre les chiens.
"Ma foi, dis-je, j'aime les lettres, moi, et Fénelon…
—Ah! à propos, interrompit Robespierre, je te fais compliment, Chénier, du succès de ton Timoléon dans les ci-devant salons où tu en fais la lecture.—Tu ne connais pas cela, toi?" dit-il à Saint-Just avec ironie.