Le jour, 8 thermidor, se leva bientôt, très brillant. Ce fut un bien long jour que celui-là. Je vis du dehors le combat intérieur du grand corps de la République. Au Palais-National, contre l'ordinaire, le silence était sur la place et le bruit dans le château. Le peuple attendit encore son arrêt tout le jour, mais vainement. Les partis se formaient. La Commune enrôlait des Sections entières de la garde nationale. Les Jacobins étaient ardents à pérorer dans les groupes.

On portait des armes; on les entendait essayer par des explosions inquiétantes. La nuit revint, et l'on apprit seulement que Robespierre était plus fort que jamais, et qu'il avait frappé d'un discours puissant ses ennemis de la Convention. Quoi! il ne tomberait pas! quoi! il vivrait, il tuerait, il régnerait!—Qui aurait eu, cette autre nuit, un toit, un lit, un sommeil?—Personne autour de moi ne s'en souvint, et moi je ne quittai pas la place. J'y vécus, j'y pris racine.

Il arriva enfin le second jour, le jour de crise, et mes yeux fatigués le saluèrent de loin. La Dispute foudroyante hurla tout le jour encore dans le palais qu'elle faisait trembler. Quand un cri, quand un mot s'envolait au dehors, il bouleversait Paris, et tout changeait de face. Les dés étaient jetés sur le tapis, et les têtes aussi.—Quelquefois un des pâles joueurs venait respirer et s'essuyer le front à une fenêtre; alors le peuple lui demandait avec anxiété qui avait gagné la partie où il était joué lui-même.

Tout à coup on apprend, avec la fin du jour et de la séance, on apprend qu'un cri étrange, inattendu, imprévu, inouï, a été jeté: A bas le tyran! et que Robespierre est en prison. La guerre commence aussitôt. Chacun court à son poste. Les tambours roulent, les armes brillent, les cris s'élèvent.—L'Hôtel de Ville gémit avec son tocsin, et semble appeler son maître.—Les Tuileries se hérissent de fer, Robespierre reconquis règne en son palais, l'Assemblée dans le sien. Toute la nuit, la Commune et la Convention appellent à leur secours, et mutuellement s'excommunient.

Le peuple était flottant entre ces deux puissances. Les citoyens erraient par les rues, s'appelant, s'interrogeant, se trompant et craignant de se perdre eux-mêmes et la nation; beaucoup demeuraient en place et, frappant le pavé de la crosse de leurs fusils, s'y appuyaient le menton en attendant le jour et la vérité.

Il était minuit. J'étais sur la place du Carrousel, lorsque dix pièces de canon y arrivèrent. A la lueur des mèches allumées et de quelques torches, je vis que les officiers plaçaient leurs pièces avec indifférence sur la place, comme en un parc d'artillerie, les unes braquées contre le Louvre, les autres vers la rivière. Ils n'avaient, dans les ordres qu'ils donnaient, aucune intention décidée. Ils s'arrêtèrent et descendirent de cheval, ne sachant guère à la disposition de qui ils venaient se mettre. Les canonniers se couchèrent à terre. Comme je m'approchais d'eux, j'en remarquai un, le plus fatigué peut-être, mais à coup sûr le plus grand de tous, qui s'était établi commodément sur l'affût de sa pièce et commençait à ronfler déjà. Je le secouai par le bras: c'était mon paisible canonnier, c'était Blaireau.

Il se gratta la tête un moment avec un peu d'embarras, me regarda sous le nez, puis, me reconnaissant, se releva de toute son étendue assez languissamment. Ses camarades, habitués à le vénérer comme chef de pièce, vinrent pour l'aider à quelque manoeuvre. Il allongea un peu ses bras et ses jambes pour se dégourdir, et leur dit:

"Oh! restez, restez; allez, ce n'est rien: c'est le citoyen que voilà qui vient boire un peu la goutte avec moi. Hein!"

Les camarades recouchés ou éloignés:

"Eh bien, dis-je, mon grand Blaireau, qu'est-ce donc qui arrive aujourd'hui?"