—Cependant, poursuivit le Docteur-Noir, supposons que nous tenions ici entre nous deux le divin Platon, ne pourrions-nous, s'il vous plaît, le conduire au musée Charles X (pardon de la liberté grande, je ne lui sais pas d'autre nom), sous le plafond sublime qui représente le règne, que dis-je? le ciel d'Homère? Nous lui montrerions ce vieux pauvre, assis sur un trône d'or avec son bâton de mendiant et d'aveugle comme un sceptre entre les jambes, ses pieds fatigués, poudreux et meurtris, mais à ses pieds ses deux filles (deux déesses), l'Iliade et l'Odyssée. Une foule d'hommes couronnés le contemple et l'adore, mais debout, selon qu'il sied aux génies. Ces hommes sont les plus grands dont les noms aient été conservés, les Poètes, et, si j'avais dit les plus malheureux, ce seraient eux aussi. Ils forment, de son temps au nôtre, une chaîne presque sans interruption de glorieux exilés, de courageux persécutés, de penseurs affolés par la misère, de guerriers inspirés au camp, de marins sauvant leur lyre de l'Océan et non des cachots; hommes remplis d'amour et rangés autour du premier et du plus misérable, comme pour lui demander compte de tant de haine qui les rend immobiles d'étonnement.
Agrandissons ce plafond sublime dans notre pensée, haussons et élargissons cette coupole, jusqu'à ce qu'elle contienne tous les infortunés que la Poésie ou l'imagination frappa d'une réprobation universelle! Ah! le firmament, en un beau jour d'août, n'y suffirait pas; non, le firmament d'azur et d'or, tel qu'on le voit au Caire, pur de toute légère et imperceptible vapeur, ne serait pas une toile assez large pour servir de fond à leurs portraits.
Levez les yeux à ce plafond et figurez-vous y voir monter ces fantômes mélancoliques: Torquato Tasso, les yeux brûlés de pleurs, couvert de haillons, dédaigné même de Montaigne (ah! philosophe, qu'as-tu fait là!), et réduit à n'y plus voir, non par cécité, mais… Ah! je ne le dirai pas en français; que la langue des Italiens soit tachée de ce cri de misère qu'il a jeté:
Non avendo candella per escrivere i suoi versi;
Milton aveugle, jetant à un libraire son Paradis perdu pour dix livres sterling;—Camoëns recevant l'aumône à l'hôpital des mains de ce sublime esclave qui mendiait pour lui sans le quitter; —Cervantès tendant la main de son lit de misère et de mort;—Le Sage, en cheveux blancs, suivi de sa femme et de ses filles, allant demander un asile pour mourir, à un pauvre chanoine, son fils; —Corneille manquant de tout, même de bouillon, dit Racine au roi, au grand roi!—Dryden à soixante-dix ans mourant de misère et cherchant dans l'astrologie une vaine consolation aux injustices humaines;—Spenser errant à pied à travers l'Irlande, moins pauvre et moins désolée que lui, et mourant avec la Reine des fées dans sa tête, Rosalinda dans son coeur, et pas un morceau de pain sur les lèvres.—Que je voudrais pouvoir m'arrêter là …!
Vondel, ce vieux Shakspeare de la Hollande, mort de faim à quatre- vingt-dix ans, et dont le corps fut porté par quatorze Poètes misérables et pieds nus;—Samuel Royer, qui fut trouvé mort de froid dans un grenier;—Butler, qui fit Hudibras et mourut de misère;—Floyer, Sydenham et Rushworth chargés de chaînes comme des forçats;—J.-J. Rousseau, qui se tua pour ne pas vivre d'aumônes; —Malfilâtre, que la faim mit au tombeau, dit Gilbert à l'hôpital…
Et tous ceux encore dont les noms sont écrits dans le ciel de chaque nation et sur les registres de ses hôpitaux.
Supposez que Platon s'avance seul au milieu de tous, et lise à la céleste famille cette feuille de la République que je vous ai citée. Pensez-vous qu'Homère ne puisse pas lui dire du haut de son trône:
"Mon cher Platon, il est vrai que le pauvre Homère et, comme lui, tous les infortunés immortels qui l'entourent, ne sont rien que des imitateurs de la nature; il est vrai qu'ils ne sont pas tourneurs parce qu'ils font la description d'un lit, ni médecins parce qu'ils racontent une guérison; il est vrai que, par une couche de mots et d'expressions figurées, soutenues de mesure, de nombre et d'harmonie, ils simulent la science qu'ils décrivent; il est bien vrai qu'ils ne font ainsi que présenter aux yeux des mortels un miroir de la vie, et que, trompant leurs regards, ils s'adressent à la partie de l'âme qui est susceptible d'illusion; mais, ô divin Platon! votre faiblesse est grande lorsque vous croyez la plus faible cette partie de notre âme qui s'émeut et qui s'élève, pour lui préférer celle qui pèse et qui mesure. L'Imagination, avec ses élus, est aussi supérieure au Jugement seul avec ses orateurs, que les dieux de l'Olympe aux demi- dieux. Le don du Ciel le plus précieux, c'est le plus rare.—Or, ne voyez-vous pas qu'un siècle fait naître trois Poètes pour une foule de logiciens et de sophistes très sensés et très habiles? L'Imagination contient en elle-même le Jugement et la Mémoire sans lesquels elle ne serait pas. Qui entraîne les hommes, si ce n'est l'émotion? qui enfante l'émotion, si ce n'est l'art? et qui enseigne l'art, si ce n'est Dieu lui-même? Car le Poète n'a pas de maître, et toutes les sciences sont apprises, hors la sienne.—Vous me demandez quelles institutions, quelles lois, quelles doctrines j'ai données aux villes? Aucune aux nations, mais une éternelle au monde.—Je ne suis d'aucune ville, mais de l'univers.—Vos doctrines, vos lois, vos institutions, ont été bonnes pour un âge et un peuple, et sont mortes avec eux; tandis que les oeuvres de l'Art céleste restent debout pour toujours à mesure qu'elles s'élèvent, et toutes portent les malheureux mortels à la loi impérissable de l'AMOUR et de la PITIÉ".
Stello joignit les mains malgré lui, comme pour prier. Le Docteur se tut un moment, et bientôt continua ainsi: