—Et ses poèmes?

—Il fallut dix-huit mois de patience pour réunir, coller et traduire les morceaux des manuscrits qu'il avait déchirés dans sa fureur. Quant à ceux que le charbon de terre avait brûlés, c'était la fin de la Bataille d'Hastings, dont on n'a que deux chants.

—Vous m'avez écrasé la poitrine avec cette histoire, dit Stello en retombant assis.

Tous deux restèrent en face l'un de l'autre pendant trois heures quarante-quatre minutes, tristes et silencieux comme Job et ses amis. Après quoi Stello s'écria, comme en continuant:

—Mais que lui offrait donc M. Beckford dans son petit billet?

—Ah! à propos, dit le Docteur-Noir, comme en s'éveillant en sursaut…

C'était une place de premier valet de chambre chez lui.

CHAPITRE XIX

TRISTESSE ET PITIÉ

Pendant les longs récits et les plus longs silences du Docteur-Noir, la nuit était venue. Une haute lampe éclairait une partie de la chambre de Stello; car cette chambre était si grande, que la lueur n'en pouvait atteindre les angles ni le haut plafond. Des rideaux épais et longs, un antique ameublement, des armes jetées sur des livres, une énorme table couverte d'un tapis qui en cachait les pieds, et sur cette table deux tasses de thé: tout cela était sombre, et brillait par intervalles de la flamme rouge d'un large feu, ou bien se laissait deviner à demi, et par reflets, sous la lueur jaunâtre de la lampe. Les rayons de cette lampe tombaient d'aplomb sur la figure impassible du Docteur-Noir et sur le large front de Stello, qui reluisait comme un crâne d'ivoire poli. Le Docteur attachait sur ce front un oeil fixe, dont la paupière ne s'abaissait jamais. Il semblait y suivre en silence le passage de ses idées et la lutte qu'elles avaient à livrer aux idées de l'homme dont il avait entrepris la guérison, comme un général contemplerait, d'une hauteur, l'attaque de son corps d'armée montant à la brèche, et le combat intérieur qui lui resterait à gagner contre la garnison, au milieu de la forteresse à demi conquise.